Les fusillés de Juin 1944

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A noter que les deux frères Volant de Lesconil n’ont pas été fusillés à Poulguen, mais abattus alors qu’ils tentaient de fuir la Chapelle de Plonivel où étaient retranchés. Les Allemands ont ensuite transporté et inhumé leurs corps à Poulguen.

Poulguen, les fosses communes

Pour ne pas oublier… En 1944 les troupes allemandes d’occupation fusillèrent (les 15 et 26 juin) des hommes qui avaient oser s’opposer à la barbarie et qui voulaient libérer leur pays..
A Poulguen, en Penmarc’h, les corps furent retrouvés dans des fosses communes. Fin août une cérémonie a eu lieu au cimetière de Penmarc’h.

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 » Note de JK : Ces photos nous ont été confiées par André Bernard. Son père, le Capitaine FFI Alain Bernard, avait demandé au studio Pouillot-Ehanneau de Pont-L’Abbé de couvrir cet évènement. C’est lui aussi qui a obtenu la présence de deux représentants des forces alliées, un officier britannique et un officier américain, à Poulguen. »

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LESCONIL .Les fusillés de La Torche de juin 1944

Dans l’attente de leur inhumation dans le « Carré des Fusillés » en préparation dans le cimetière de Lesconil , Les fusillés de juin 44 ont été inhumés provisoirement dans celui de Plobannalec ( photo prise du haut du clocher de L’église). La foule des coiffes bigoudennes est impressionnante.

Monument des Fusillés de La Torche

monument_bismonument_fusillésCe monuments érigé, à l’origine, à l’endroit même où les Résistants ont été fusillés, a dû être déplacé trois fois du fait de l’érosion de la dune par la mer, pour être enfin placé derrière la Pointe même de la Torche, plus à l’abri des assauts de l’Atlantique.

Inhumation provisoire des Fusilles au Cimetière de Plobannalec

Plobannalec est le bourg rural de la commune de Plobannalec -Lesconil . L’agglomération maritime de Lesconil est aujourd’hui beaucoup plus importante que le chef-lieu de Plobannalec. Chacune des deux localités dispose de son cimetière .

Dans l’attente d’une réorganisation du cimetière de Lesconil en vue d’inhumer les Fusillés et autres victimes dans un même carré central (cf article de Roland Passevant), ceux-ci, dès leur exhumation de la dune de la Torche, fin 1944, ont donc été inhumés provisoirement dans l’ancien cimetière de Plobannalec ( il en existe un nouveau) dans l’attente de leur transfert à Lesconil..

La photo, que je trouve (Jean Kervision), pour ma part, magnifique, est une petite photo Kodak prise du haut du clocher de l’église de Plobannalec au centre du vieux cimetière. Un fils de fusillé, en l’occurrence M. Jean-Paul Béchennec, fils de Corentin l’a agrandie et m’en a confié un exemplaire . La plupart des femmes présentes portent le costume bigouden, en particulier la fameuse coiffe ( içi, précisément, la coiffe de deuil), aujourd’hui pratiquement disparue.

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A la mémoire des fusillés de Poulguen, par Alain Signor

A LA  MEMOIRE DES FUSILLES DE POULGUEN par Alain Signor en 1984 

Le  8 mai dernier (1964), dans toutes les communes de France, a été commémoré l’Armistice du 8 mai 45. Au Guilvinec, à Treffiagat et Penmarc’h, cette cérémonie a  été marquée par un dépôt de gerbe au monument aux Morts. La plupart des participants se sont ensuite rendus au monument des fusillés de Poulguen, Poulguen où, d’avril à mai 1944 (voici donc 20 ans), tombèrent avec un grand courage 33 combattants de la Résistance.

Deux républicains espagnols y achevèrent leur héroïque combat pour la liberté, mêlant un sang généreux à celui de nos compatriotes . Plus tard les bourreaux hitlériens, après avoir abattu sur le territoire de leur commune natale les deux frères Volant, de Plobannalec-Lesconil. vinrent enfouir leurs cadavres dans le sable abreuvé de sang de Poulguen. Au total 35 patriotes y trouvèrent une fin glorieuse.

Leurs noms sont gravés dans le granit du monument érigé en 1947 à l’initiative de la municipalité de Penmarc’h, sur les lieux même du massacre, sauf pour quatre d’entre eux, non identifiés et qui y figurent sous l’inscription : «  quatre Anonymes » .Quatre soldats sans uniforme, de la  liberté et de l’indépendance, soldats aux noms perdus, d’autant plus chers, s’il est possible, à nos coeurs.

Ces combattants étaient tous des travailleurs : ouvriers, paysans, marins, artisans, commerçants, enseignants, fonctionnaires…

La noble figure du docteur Nicolas, né à Pont-L’Abbé , le 16 décembre 1879, domicilié à Concarneau représentait les professions libérales. C’était aussi le doyen d’âge de tous ces héros. Il aurait pu être le père, et même le grand-père de beaucoup d’entre eux.

Ce qui frappe, en effet, c’est leur jeunesse. La plupart étaient Finistériens; mais l’Ille-et-Vilaine, L’Eure-et-Loir et la Région parisienne y étaient aussi représentés, et, nous l’avons vu les Républicains espagnols . Ce qu’ils avaient tous de commun, c’était la haine de l’oppression, l’amour de la liberté, la volonté d’une vie  meilleure dans un monde libéré de la servitude.

Nom et prénoms                    date de naissance       lieu de naisance     Résidence

Quatre anonymes

MORENO (pseudo) Joseph           15.09.1915          Madrid (Espagne)        Réfugié en France

GARCIA Martin Antonio              13.0.1911              Avila  (Espagne)                    idem

LE GALL François                       09.11.1923                   ?                        Saint_Grégoire(IetV)

CARON William                             18.02.1919                  ?                       Sorel-Moussel (EetL)

COCHERY René                          06.01.1914          Chartres (E et L)          Morlaix

BEVIN Yves                                 09.01.1921          Peumerit ( Fin.)        Vitry-sur-Seine

LANCIEN Jean-Louis                  05.05.1921          Scaër                            Scaër

QUEINNEC Arthur                      18.09.1919          Quimper            Quimper

LE PORT Charles                          2301.1920           Quimper             Quimper

VOLANT Marcel                        04.08.1916           Quimper                        Quimper

KERGONNA Marcel                 08.09.1919             Beuzec-Cap-Sizun               Quimper

PLOUZENNEC Pierre               12.05.1920         Plogastel-Saint-Germain         Quimper

CAM  Maurice                            20.06.1919             Pont-De-Buis               Pont-de-Buis

NORMANT Robert                    30.07.1919         Plouhinec                         Plouhinec

VOLANT Antoine                       20 ans           Plobannalec-Lesconil  Plobannalec-Lesconil

VOLANT Yvon                            30 ans                                 idem                 idem

GRALL Henri                             07.01.1922          Pleyber-Christ                 Pleyber-Christ

BOURLES Jean                          11.06.1920            Pleyber-Christ               Pleyber-Christ

CREAC’H Albert                        07.08.1920                           idem                     ide

PHILIPPE François                     22.09.1920                   idem                      Landivisiau

LE BUANEC Arthur                   01.09.1919            Guerlesquin                   Morlaix

LE SIGNOR Roger                     29.12.1919            Camaret-sur-Mer Camaret-sur-Mer

COAT Paul                                 03.03.1925             Brest St Marc              Brest

TANGUY Hervé                         25.01.1926                    idem                     idem

PAUGAM Roger                        12.10.1923                    idem                     idem

LE BAUT Roger                         17.09.1921                    idem                     idem

BRUSQ  Emmanuel                     13.08.1923              Audierne                     Audierne

SIMON Jean                              09.10.1924                    idem                     idem

CADIC Eugène                           14.04.1921               Bannalec                    Bannalec

LOREC Eugène                          10.04.1920             Pont-L’Abbé                  idem

Dr NICOLAS Pierre                   16.12.1879                   idem                      Concarneau

Les Résistants étaient astreints à la stricte observation des règles de la clandestinité. La moindre indiscipline en ce domaine pouvait entraîner de redoutables conséquences. C’est pourquoi de leurs épreuves, de leurs combats, de leurs succès comme aussi de leurs revers, il subsiste peu de traces écrites, car l’ordre était, ici, inflexible : il fallait détruire toutes les traces écrites susceptibles de renseigner l’ennemi.

Toutefois, voici deux témoignages : l’un émane de Jean-Roland PENNEC de Camaret-sur-Mer, plus connu de ses compagnons d’armes sous le pseudonyme de « Capo ». L’autre vient  d’un douanier allemand de la Gast de Guilvinec, recueilli par un de ses collègues d’Audierne et rapporté par Francis POSTIC, ancien maire de cette dernière commune et ancien douanier lui-même.

« Capo » avait 23 ans lors de évènements dramatiques de Poulguen. Ce n’est qu’à une énergie indomptable qu’il  dut de ne point partager le sort de ses infortunés compagnons.

Très tôt, sa volonté de combattre l’envahisseur les armes à la main le conduisit à s’enrôler dans les F.T.P.F., avec une poignée de Camarétois aussi décidés que lui à la lutte. Affecté au maquis de Spézet, il entra, avec son ami Roger SIGNOR dans l’unité de choc constituée en 1943 et placée sous le commandement de Yves BEVIN, professeur à Vitry-sur-Seine.

L’unité comprenait d’autres résistants connus pour leur bravoure : Jean-Louis LANCIEN de Scaër , Fernand AUMEL, probablement de Callac ( Côtes du Nord), Jean-Louis DERRIEN de Plonéour-Ménez, leur agent de liaison et un Camarade juif dont « Capo » ignorait l’identité et dont il pense qu’ils seraient parmi les « anonymes » de Poulguen.

Cette unité harcela l’ennemi dès sa constitution ; elle battait un vaste secteur de la Montagne Noire. Admirablement renseignés, elle frappait les postes isolés, mitraillait les cantonnements, les transports, faisait sauter les dépôts de munitions et de matériel de guerre. L’objectif atteint la troupe s’évanouissait, puis se regroupait sur des bases éloignées.

Cependant Yves BEVIN fut arrêté au Fell en Spézet, en 1943, avec son agent de liaison et un autre camarade. Condamnés à mort, ils furent exécutés à Poulguen. L’unité reconstituée,

Le commandement en fut confié à « Capo ».

Au début de l’hiver 1943-44, elle reçut la mission de transférer cinq aviateurs américains dans les Côtes-du-Nord. La tâche accomplie, l’escorte s’arrêta à Gourin sur le chemin du retour ; elle fut hébergée à l’hôtel-restaurant Perrot, près de la gare. A ce moment « Capo » contracta une forte grippe et dut garder le lit. Il demanda en vain à ses compagnons de quitter l’hôtel-restaurant, mais aucun ne voulut le laisser seul. Deux jours plus tard , ils y étaient encore. Au cours de la dernière nuit passée à l’hôtel, 200 Allemands transportés par camions, cernèrent l’immeuble. Jetés dehors, en chemise, les mains levées et aveuglés par les phares des camions, Capo et ses compagnons demeurèrent deux heures durant exposés aux morsures d’un froid glacial. Emprisonnés d’abord à Carhaix, privés de toute nourriture et de boisson pendant trois jours, ils furent ensuite transférés à la prison Saint-Charles de Quimper. Tous furent condamnés à mort. Ils se retrouvèrent à dix dans le cachot destiné aux condamnés à mort. Aussitôt, ils entreprirent de s’évader, se procurèrent une corde, peu solide hélas, percèrent le plafond de la cellule puis la toiture. Selon l’ordre déterminé; Capo sortit le premier suivi de Jean-Louis DERRIEN. Lorsque Roger SIGNOR, plus corpulent parvint presqu’à la toiture, la corde se rompit. Les huit patriotes qui restaient furent exécutés à Poulguen en avril-mai 1944.

Pour terminer cette évocation et faire toucher du doigt – notamment aux jeunes générations- le courage inouï de ces hommes , nous rappellerons l’exemple de Manu BRUSQ d’Audierne. Ce témoignage nous vient d’un douanier allemand de la  GAST  (Douane allemande) du Guilvinec, recueilli par un de ses collègues d’Audierne et que nous a rapporté Francis Postic, ancien maire de cette commune et ancien douanier lui-même.

Manu Brusq, jeune homme athlétique. Dynamique, très intelligent et cultivé, était l’homme des coups de main spectaculaires, I’homme « sans peur ». Il avait du mal à se contenir et sa témérité frisait apparemment l’inconscience du danger comme en témoigne son dernier acte avant son exécution.

Alors que les condamnés arrivaient au lieu désigné pour leur exécution, encadrés par les soldats allemands, fusils chargés, baïonnette au canon, un capitaine commit l’imprudence de s’approcher trop près des patriotes pour lancer un ordre aux soldats de tête. D’un geste frénétique, Manu BRUSQ s ‘empara du petit sabre de l’officier et le tua. Presque massacré à coups de crosses, il fut fusillé quelques minutes plus tard.

Ni chez Manu, ni chez ses camarades, il n’y avait la moindre inconscience du danger. Bien au contraire, ils étaient bien placés pour apprécier la sauvagerie de l’ennemi et savaient pertinemment à quoi ils s’exposaient, mais leur détermination venait d’abord de leur haine d’un oppresseur particulièrement féroce, mais aussi dans ce que, dans le combat, ils s’étaient aguerris et connaissaient parfaitement ses insuffisances et ses faiblesses.

A l’heure où certains s’efforcent de ternir l’image de la Résistance, de réhabiliter quelques criminels nazis, où certaines organisations d’extrême-droite se réclament ouvertement de l’idéologie fasciste, il était bon que soient rappelés les immenses sacrifices consentis par notre peuple pour libérer notre territoire de l’oppresseur hitlérien.

Alain Signor, Député du Finistère

Archive de l’A.L. de Pont L’Abbé : Le programme du 25e anniversaire des Fusillés de Poulguen

Femmes de fusillés, par Roland Passevant

FEMMES DE FUSILLES (extrait de « Ceux de la Torche et du « Réséda » dans l’ouvrage « Les Communistes au quotidien » de Roland PASSEVANT, Grasset, 1980)

A l’angle de la rue Marcel-Cachin et de la rue Jean-Moulin. Lisette Divanac’h, soixante-neuf ans. nous attend chez elle, en compagnie de Bernadette Cariou, soixante-quatorze ans et d’Aline De Bortoli, soixante et onze ans, trois femmes de fusillés.

Je ne suis pas près d’oublier cette rencontre. le visage de ces femmes bouleversées et revivant les épreuves comme au jour même.

Aline : « Heureusement que vous êtes venus ce matin. Ce soir. j’aurais été énervée toute la journée. Je crois encore que c’était hier. J’ai toujours envie de lutter. »

Son mari. communiste de Brest. a été fusillé à Paris, place Balard. Corentin Divanac’h, trente-neuf ans, et Etienne Cariou, quarante-deux ans, sont tombés côte à côte. le 23 juin à 22 h 20, avec Julien Faou. quarante deux ans. Ils étaient trois copains d’enfance, trois marins. Huit minutes plus tard (j’ai la photocopie de la lettre de la Feldkommandantur adressée au préfet pour signaler les exécutions), au même endroit, tombaient Albert Larzul, vingt-deux ans. Prosper Quemener. vingt ans. Armand Primot. dix huit ans, trois jeunes marins communistes. Lisette me montre la dernière lettre de son mari. Une feuille jaunie, à l’écriture au crayon usée. J’y relève trois phrases :

J’ai travaillé. depuis mon intelligence. pour le peuple. Je crois que j’ai mérité l’estime de tous mes voisins et de même mes ennemis…

… Je meurs fier de moi-même…

… c’est dur de mourir. surtout quand on s’aime…

Et la dernière lettre d’Etienne Cariou à sa femme et à sa fille, dont plusieurs passages ont été censurés. Mais quel froid courage :

Le cahier des comptes pour le bateau est dans le buffet . Tout est en ordre , les sous sont dans une botte en haut sur le buffet

Il y a le baromètre que je n’ai pas marqué, donc, c’est à voir.

Pour la maison, tout est réglé, sauf Corentin M.. à qui l’on doit tout son travail, moins 3O OOOfrancs. dont quittance est en haut

Toi, Mimi, avec qui j’ai eu tant de peines et tant de joies. sois courageuse et aie la certitude que ton père est condamné à mort pour avoir tenté de sauver la vie des autres

… Je vous embrasse une dernière fois. mais pas une larme ne coule de mes yeux… … (censuré) c’est à vous que je pense toujours. Adieu la vie. et vive la France libre !

Dessous sa signature :

Ne faites pas de grimaces à l’église. parce que je suis un honnête travailleur.

Lisette, Bernadette et Aline sont également membres du Parti.

Aline : « La Résistance, nous l’avons commencée en août 1940, sans les mots d’ordre. A Brest, certains disaient: Il faut aller en Angleterre. » Mon mari et moi, communistes, répondions : Vous ne parlez pas l’anglais, vous pouvez sauter sur les mines. Restez ici. Luttons ici, organisons la Résistance. » Nous n’étions pas résignés ». Lisette : « Je me souviens quand Corentin disait: «  La guerre d’Espagne, c’est la guerre mondiale. Munich c’est pas la paix. » Ils avaient raison! »

Bernadette: « Les communistes, ils disent les choses à l’avance. Ils savent » . . Je demande à cette dernière :

« Vous avez pu terminer de construire la maison ?

-Oui Monsieur, j’ai réussi

Je laisse trois femmes aux cheveux gris blanc, alertes, vives, révoltées.

Etrange cimetière où la mort atteint des dimensions extrêmes………

Je comprends pourquoi Raymond Cariou tenait à ce que nous passions au cimetière de Lesconil. Toutes ces tombes, taillées à Pont-l’Abbé dans les pierres marbrées des Côtes-du-Nord ou d’Afrique du Sud, donnent une impression de netteté, de richesse imprévisibles en pareil lieu. Ce n’est pas le cimetière traditionnel. On s’y croirait dans une vaste crypte des Invalides, à ciel ouvert. Si les gens d’ici aiment leur maison, ils veillent également au dernier logis. On a le culte des morts. Ce luxe des tombes atténue en même temps l’image de cimetière, dédramatise. Raymond, à voix sourde :

« Tous les jours, des gens viennent voir leurs morts. On s’assoit sur les tombes, pour leur parler. »

Les « péris en mer » sont nombreux et les victimes de juin 1944 toutes là. Sur la plupart des plaques, croisés, drapeau tricolore et drapeau rouge. Sur d’autres, en même temps, le drapeau rouge et une croix.

Raymond évoque ces morts avec sa connaissance des gens du pays.

« André Bargain, patron du Lilas Blanc, péri en mer en 1953, était à l’époque secrétaire de la section communiste.

« Pierre Daniel, communiste, fusillé le 15 juin 44, partage la tombe de son père tué au front, le 1er juillet 1918-.

« Ce monument a été élevé à la mémoire d’Alain Le Lay, brûlé à Auschwitz. »

Inscrit sur un livre de pierre: « Les communistes à leur cher. . . »

« Cette tombe est celle d’une vieille adhérente du Parti, Marie-Pochic, très active dans la grève de 1926. » L’épitaphe est en breton: « Zo kousked aman poania neus greet pad he buez peoh dezi breman. »

Raymond traduit: « Marie Pochic dort ici. Elle a lutté toute sa vie. Qu’on lui donne la paix maintenant. »

Ils ont souvent beaucoup lutté et parfois très jeunes, sont tombés dans la tempête, ou sur la Lande, dans les dunes de la Torche, à la tombée de la nuit, quand leurs chalutiers les attendaient en vain depuis des jours, dans le port de Lesconil. Étrange cimetière, où la mort atteint des dimensions extrêmes, au point d’y recréer, dans l’insolite, une certaine vie…


Visite aux BODÉRÉ (extrait de « LA TORCHE ET LE RÉSEDA »
de Roland PASSEVANT)

La rencontre avec les veuves de fusillés a fait évoquer le nom de Bodéré, un des fers de lance de la résistance à l’occupant. Il habite un hameau voisin. Tentons de l’y rencontrer. La chance nous sourit.

Guillaume et sa femme, la Marie-Jeanne, se préparaient à sortir. Raymond (1) m’avait prévenu : « Il a participé à des actions très dangereuses, risqué cent fois la mort. Pierre Brossolette, le dirigeant socialiste, est passé par le pays bigouden, de main en main, par les communistes, pour gagner l’Angleterre. Guillaume était dans le circuit. »

C’est un grand et solide marin, aujourd’hui retraité, portant bleu et casquette. Chez lui pas de signes extérieurs de ses activités de Résistance ou de militant communiste. Un petit tableau dans l’entrée: « L’asile le plus sûr, c’est le cœur d’une mère. »

Nous arrivons a 1’improviste et remuons de lointains souvenirs.

« Si on réfléchit bien, à l’époque, il n’y avait que les communistes, les gars du Parti.

« On était un triangle, avec Jean-Désiré Larnicol,  plus jeune maire de France en 1936, de Tréffiagat, à vingt-six ans, et Michel Le Goff, instituteur de Tréffiagat.

« Fin 1940, début 1941, on allait distribuer des tracts avec Jean Le Coz, prisonnier évadé. C’est lui qui m’a amené dans la Résistance, lui communiste, moi sympathisant.

– Quand es-tu devenu communiste ?

Je ne sais plus très bien, en février 1942 je crois. Je lui donnais un peu de crabes, en revenant de la mer, à Jean Le Coz, l’évadé, qui ne pouvait courir le risque d’embarquer. Un jour, je lui dis: «  Dommage que le Parti est dissous, sinon j’aurais adhéré. »

« Il me répond: .. Oh! tu sais, on existe toujours, on travaille dans la clandestinité. On ne fait pas que distribuer des tracts. et si tu veux. je prends ton adhésion. »

« J’ai dit :.. D’accord! ,.

« C’était après l’exécution de Péri et de Sampaix. Avec Jean Le Coz, on se connaissait depuis tout gosse. »

Nous sommes à la table de cuisine. Guillaume verse du cidre. La Marie-Jeanne reste debout près du fourneau mais attentive à notre discussion, Il est curieusement parti pour l’Angleterre, Guillaume. le 18 juin 1940. «C’était 24 heures avant l’arrivée des Allemands à Brest. Le Théodore Tissier, navire océanographique, nous a amenés à Southampton. Le jour de l’appel de De Gaulle !

« Nous ne l’avions pas entendu et même en Angleterre on ne nous en n’a pas parlé. Par contre, on m’a offert la nationalité anglaise. J’ai haussé les épaules et l’officier anglais a reconnu que ce n’était pas une solution.

« Fin août 1940, sur l’Aveyron, un cargo, je repars en France, à Toulon. Je vois le premier boche en gare de Mâcon et je remonte en Bretagne, pour résister.

– Quelles formes prenait la Résistance, ici ?

En dehors du travail de propagande, de diffusion de tracts, de journaux, le plus important était la récupération des armes venues d’Angleterre. Il fallait les passer à travers le filet des contrôles côtiers, vers la terre.

« Au large de Belle-lle-en-Mer, un chalutier venu d’Angleterre transférait les armes à bord de l’Audacieux, chalutier de chez nous, qui déposait les conteneurs aux Glénan, dans la ceinture de rochers.

« J’allais les chercher dans les rochers, avec Jean Baudry, qui a été fusillé au mont Valérien, début avril 1944. Nous ramions toute la nuit, car il fallait ne pas se faire repérer par les Allemands qui étaient aux Glénan. Deux à trois kilomètres à la godille

« Nous récupérions la dynamite, des crayons incendiaires, ensuite des conteneurs d’armes, et nous rentrions au port avec le chargement. Mais tous les bateaux passaient au contrôle. Nous avons connu là moult péripéties avec les Allemands, pour les Ausweiss.

« Ensuite, avec une charrette de paysan, sur le coup de midi, nous amenions les armes à la maison. »

Guillaume revit cet instant, en s’exclamant.

« La charrette semblait porter quelques casiers de pêche, légers, et le cheval soufflait.

« Je n’avais pas vu tout à fait tous les aspects du danger en faisant chez moi un dépôt d’armes. La dynamite dégage une odeur. A la maison, ça puait la dynamite

« Les Allemands sont venus la chercher, sur la dénonciation d’un résistant torturé.

« Un copain pêcheur, rencontré par hasard, alors que je rentrais, m’annonce que les Allemands encerclent ma maison.

« J’ai fait demi-tour, vécu deux mois dans les bois, puis un paysan m’a hébergé. Plus tard j’ai trouvé une planque, une maisonnette près de La Torche, et j’ai repris contact avec le Parti. »

Sa femme, elle, n’a pu échapper à l’arrestation et à l’emprisonnement. Elle a séjourné du 30 septembre 1942 au 4 août 1944 à la prison de Quimper. « Vous êtes également au Parti ?

– Non, j’ai suivi mon mari jusqu’à la prison, pas après. »

Nous évoquons d’autres souvenirs et nous nous quittons, sur un échange entre Raymond, Guillaume et Marie-Jeanne, à propos des élections. Car je me trouve à Lesconil, juste entre les deux tours des cantonales.

Folgoas, le candidat socialiste, maire de Plobannalec-Lesconil est arrivé en tête de la gauche. Depuis vingt quatre heures, je sens le déchirement. Et c’est Marie-Jeanne – elle dit « nous » en parlant du PC – qui affirme, sur un ton très dur :

« Voter Folgoas, non ! Après ce qu’ils ont fait. Ils ne valent pas mieux que Giscard. Ça fait mal au cœur ! »

Ça sent toujours la dynamite chez les Bodéré. Raymond sort en regardant la pointe de ses souliers.

 (1) Raymond CARIOU, qui a guidé Roland Passevant tout au long de son enquête dans le Pays Bigouden et notamment, à Lesconil et à Léchiagat.