Trafic d’armes à Léchiagat

Au printemps 1942 une opération de transfert d’armes en provenance d’Angleterre fut envisagée par mer.

L’État-major de Charles Tillon, dirigeant national du FN, confia à Jean-Désiré Larnicol, de Léchiagat, l’organisation de cette opération délicate.

Michel Bolloré, patron du langoustier « l’Audacieux » accepta tous les risques. Il s’agissait de prendre contact avec un navire au sud de Belle-Ile afin de récupérer la cargaison. Après quelques tentatives infructueuses, le 6 aout 1942, l’Audacieux rencontra un bateau de pêche « le Mouscoul » qui avait rejoint l’Angleterre en juin 1940 avec des jeunes du Guilvinec et naviguait pour le FNFL.

L’Audacieux déposa les 11 containers de 50kg pleins d’armes dans les eaux de l’archipel des Glenan, près de la côte bigoudène, et cacha les caisses d’explosifs dans le sable.
Restait à venir récupérer l’ensemble avec des bateaux plus petits..

Le 15 aout, Jean Baudry et Guillaume Bodéré, avec le canot « Entre Nous », prirent le risque de débarquer ces containers au port du Guilvinec, sous le nez de la GAST, la douane allemande.
Les containers sont chargés dans une charrette à cheval pour être cachés dans une remise chez Guillaume Bodéré.
Quatre containers, n’ayant pas pu être chargés ce jour là, seront ramenés des Glenan par deux bateaux de Lesconil, le « Saint Tudy », patron Bastien Bargain, et « L’Exploité de la mer », patrons Albert Primot et Etienne Le Brenn.. Les grappins anglais ont été cachés dans un puits. Ces « colis », cachés parmi les casiers à crabes, sont chargés dans une charrette à cheval qui les conduit dans une planque, la carrière de Vincent Larnicol à Brezehan, au fond du Steir.

Quelques récits concernant cet exploit :

La déclaration de Jean-Désiré Larnicol

Un article de Pierre-Jean Berrou « Trafic d’armes à Léchiagat » dans le bulletin municipal du Guilvinec

Un récit « Les armes des Glénan » par René Pichavant, extrait de « Les clandestins de l’Iroise »

L’odyssée de « l’Audacieux », par Pierre-Jean Berrou, dans le bulletin municipal de Tréffiagat

Un article de journal (lequel ?) du 4 aout 1946*

Un récit de Guillaume Bodéré

 

Les rafles de juin 1944 à Guilvinec-Léchiagat

 

Après l’histoire des Guilvinistes dans la « France Libre » relatés dans le bulletin n°2, on pouvait envisager l’étude de la Résistance clandestine intérieure avec ses multiples facettes (distribution de tracts, réseaux de renseignements, trafic d’armes, etc.) et celle des combats de la Libération auxquels ont participé les différents groupes FFI. et F.T.P. de Guilvinec-Léchiagat à Audierne, Crozon, Lorient, etc.
Par nature même cette Résistance était constituée de groupes séparés les uns des autres, accomplissant des actions isolées dont l’analyse aurait demandé beaucoup de temps.
Aussi, le thème étudié dans ce bulletin est plus limité mais touche de près l’action de la Résistance. Il s’agit des rafles de juin 1944 et de leurs conséquences pour un grand nombre de familles. Pour les générations de plus de 50 ans, c’est certainement, avec les tempêtes et les naufrages, l’événement qui a Je plus frappé l’ensemble de la population locale ; un fait qui est resté profondément gravé dans tous ses détails chez les acteurs ou les témoins 43 ans après ; un événement qui appartient à la mémoire collective mais dont la relation écrite n’a été faite nulle part.
Même si l’évocation de ces faits peut être douloureuse pour certaines familles malgré le recul du temps, même si cela peut réveiller des sentiments d’amertume, nous pensons que pour les plus jeunes générations, l’histoire dramatique vécue par leurs aînés ne doit pas se limiter à une simple liste de noms écrits quelque part dans un dossier
poussiéreux.

Les grandes rafles de juin 1944
à Guilvinec-Léchiagat
par Pierre-Jean Berrou

Consulter et télécharger ce dossier en PDF (extrait du bulletin municipal du Guilvinec n° 4 de 1987)

Trafic d’armes à Léchiagat en 1942

TRAFIC D’ARMES A LÉCHIAGAT en 1942

(Pierre-Jean BERROU  DANS «  La Résistance-La Libération au GUILVINEC-LECHIAGAT »,  Bulletin Municipal « AR GELVENEG »

Ce fait de Résistance exceptionnel pour l’époque a été relaté dans de nombreux ouvrages (Clandestins de l’Iroise…) et de journaux (Travailleur Bigouden…) auxquels on peut se référer.

Un trafic d’armes venues d’Angleterre par containers, réceptionnées le 6 Août 42 par le langoustier « L’Audacieux » et mouillées aux Glénan, déclencha une répression immédiate avec perquisitions, fouilles, arrestations et dislocation du noyau de Résistance communiste de Léchiagat. Les armes arrivèrent au port le 15 Août 1942, mais une lettre du 14 placée sous le sceau du secret transmise par le commissaire Soutif des R.G. au Préfet, d’après un renseignement de la police allemande du 12 Août, préparait déjà un coup de filet dans les milieux communistes de Léchiagat. (archives des renseignements généraux).

Le rapport Soutif

« Le chef de poste de douane allemand de Léchiagat a reçu d’un informateur une déclaration aux termes de laquelle il existerait à Léchiagat un « Centre de Résistance » composé d’individus ayant appartenu au parti communiste ou ayant des sympathies pour le communisme ou le gaullisme. Ces derniers auraient constitué un dépôt d’armes parmi lesquelles se trouveraient une mitrailleuse et des munitions. Des réunions auraient lieu, des tracts seraient confectionnés et distribués. Voici la liste des personnes soupçonnées d’appartenir à cette organisation: Larnicol Jean Désiré, ex-maire de Treffiagat, Hénot (sans désignation de prénom) maçon, Le Coz Jean, menuisier, Quiniou Louis (?) marin-pêcheur, Bolloré, Larnicol Pierre Jean, tailleur, le Goff, instituteur.

Les réunions auraient lieu chez le Coz, Larnicol, les soeurs Charlot (café de la Pointe) ou chez une veuve Cossec , tenancière d’un maga­sin de chaussures. Parmi ces personnes, trois (les deux Larnicol et Le Coz) sont connues comme ayant appartenu au parti communiste.

Il a été convenu entre le chef de service alle­mand et moi-même que je procéderai à une enquê­te préliminaire et qu’ensuite, des perquisitions seraient faites à Léchiagat par les polices alleman­de et française travaillant conjointement. Le concours de la gendarmerie devra être sollicité… « .

Une autre lettre de la même date signée du chef de l’aussenKommando Hoth fait état de deux correspondants, dont le garde-champêtre, et signale un plan sur lequel sont repérées les habitations des personnes soupçonnées.

Ce document authentique révèle entre autres– si ce n’était déjà prouvé la collaboration de l’Etat français avec les Allemands par l’utilisation de sa police dans la répression contre la Résistance, et dans la surveillance particulièrement minutieuse des habitants de Léchiagat.

Un nid de Résistance à Léchiagat

Treffiagat, Le Guilvinec et Concarneau furent en 1935 les seules municipalités communistes de toute la Bretagne. A la suite du pacte germano-soviétique, le gouvernement français décida en 1939 la suppression du parti communiste et plus tard la dissolution de toutes les municipalités dirigées par le P.C. Au Guilvinec Marc Scouamec et les 16 conseillers furent remplacés par une délégation spéciale dirigée par M. Pérodeau puis sous l’occupation par Mr le Nivez officier de marine en retraite. A Treffiagat, Jean Désiré Larnicol démissionné fut supplanté par M. Gouzien, premier-maître de la marine en retraite. Quoi de plus facile alors pour les polices française et allemande, sachant que partout le parti se reconstituait dans la clandestinité, de surveiller particulièrement les « individus » déjà fichés aux R.G. ainsi que les sympathisants, dans les agglomérations où tout le monde se connaissait.

En 1941 Jean le Coz de retour de la guerre participa avec Jean Désiré Larnicol à la timide reconstitution d’une cellule à Léchiagat en relation avec Alain Signor et déjà les R.G. soupçonneux vinrent interroger l’ancien maire sur ses activités. Étape suivante, au cours de l’hiver 41, Robert Ballenger du Comité Central séjourna 8 jours chez Jean Désiré et se promena sur le port en sa compagnie : cela ne passa pas inaperçu.

L’Humanité clandestine commença à circuler parmi les sympathisants. Jean le Coz disposait d’une ronéo cachée à Léhan dans l’étable de ses parents. Aidé de sa soeur, Mme Hénot, il tira des tracts anti-allemands qui furent distribués dans les communes voisines. Albert Hénot, le jeune neveu de 12 ans était déjà dans le secret.

Puis des paquets de tracts venus de Pont-l’Abbé transitèrent par la famille Hénot avant d’aboutir chez Arsène Coïc, cordonnier de Léchiagat qui réunissait chez lui les jeunes communistes d’avant-guerre. Parmi eux, Rodolphe Péron, Jean Larnicol se chargeaient de les distribuer poussant même l’audace jusqu’à en jeter dans la cour du bâtiment qui abritait la GAST.

En 1942, les liaisons établies avec les cellules de Lesconil, de Pont-L’Abbé, etc… renforcèrent l’organisation clandestine. La création à l’échelon national des F.T.P. (Francs- Tireurs et Partisans), favorables à une action immédiate (sabotages, attentats) nécessitait la possession d’armes.

QUEINNEC , le chef du Secteur cornouaillais réussit à se mettre en relation avec les Anglais qui acceptèrent de leur en livrer. Un rendez-vous avec un sous-marin au large des côtes fut envisagé. Restait à trouver un bateau chargé de prendre livraison de la marchandise et surtout un patron qui ne manquait pas d’audace.

Transbordements dangereux

Le patron du langoustier de Léchiagat « l’Audacieux », Michel Bolloré, déjà membre du PC, accepta malgré les risques énormes encourus. Son équipage comprenait par ailleurs quelques sympathisants communistes comme Bastien Coïc ce qui pouvait lui faciliter la tâche. Après deux rendez-vous manqués, celui du 6 août 42 fut le bon. Mais au lieu du sous-marin attendu, Oh! surprise, l’équipage vit arriver le « Mouscoul », malamock guilviniste évadé du port en Juin 40 avec les volontaires de la « France Libre ». Daniel Lomenech du réseau Johny qui fut par ailleurs l’ancien chef des traversées clandestines accomplies par Raymond le Corre, etc…, commandait l’expédition.

Tout ne fut pas aisé car des membres de l’équipage de l’Audacieux non prévenus se trouvaient malgré eux impliqués dans une affaire très grave. Dans les conteners, des mitraillettes, des revolvers, des explosifs. Voilà bien une première livraison d’armes réussie entre les gaullistes de Londres et les communistes de la France occupée.

Pour ne pas courir trop de risques en rentrant au port, l’Audacieux préféra mouiller les conteners dans les parages des Glénan où ils seraient récupérés plus tard. Le plus difficile restait donc à faire. Le 14 août Jean Baudry et Guillaume Bodéré prirent la mer à bord de leur petit canot « Entre Nous » et, tout en faisant mine de relever leurs casiers, repêchèrent une partie des armes. Deux autres canots de Lesconil devaient se charger sur reste.

Qu’on imagine la suite, le risque inouï pris par les deux pêcheurs en rentrant au port du Guilvinec en plein jour sachant que la douane allemande fouillerait partout et sans doute découvrirait parmi les casiers, 7 conteners de plus de 50 kg chacun « made in Great Britain ». Sans compter la perspicacité du « boche du » de la Kriegsmarine… La désinvolture apparente de Guillaume Bodéré qui monta prestement à l’échelle du môle pour faire vérifier les papiers du bord à la guérite de la GAST, sauva la situation. L’allemand qui avait déjà amorcé sa descente vers le canot remonta et oublia la fouille ! Ouf! « l’Entre Nous » rejoignit le fond du port et le lendemain, devant les promeneurs du dimanche, 350 kg d’armes furent chargés dans la charrette à cheval de « Youenn Kéristin » et recouverts de casiers.

Scène tout à fait inhabituelle dans le port ! La cargaison fut d’abord entreposée dans le hangar de Jean Le Coz puis transférée le lendemain chez Guillaume Bodéré à Treffiagat. Le 19 Août, les commanditaires de Concarneau étaient à pied d’oeuvre, tôt le matin pour en prendre livraison puis ils passèrent à la carrière du « Piker men » Vincent Larnicol de Lesconil où les conteners des 2 autres canots avaient abouti. Le 19 Août ce fut aussi le jour choisi pour la perquisition prévue par les polices allemande et française chez les communistes de Léchiagat.

Perquisitions, arrestations

Bien préparées à l’aide du plan de Léchiagat annoté, les perquisitions eurent lieu simultanément en 5 points différents. Les armes étant en lieu sûr, restait la possibilité qu’on découvre chez les résistants des tracts ou des révolvers prélevés dans les conteners.

A 7 h du matin la police frappa à la porte des suspects. Chez Jean Désiré elle ne trouva rien ; cinq révolvers étaient pourtant cachés dans le fond du jardin; l’interrogatoire soutenu qu’il subit ne fut guère plus positif ! Chez Laurent Hénot, un paquet de tracts traînait sur la table quand des coups répétés sur la porte résonnèrent. Mme Hénot eut présence d’esprit de les jeter dans le jardin parmi les oignons avant d’ouvrir. la maison fut mise à sac; un révolver dans un chiffon était posé sur le rebord d’une fenêtre mais passa inaperçu. Laurent Hénot, s’éclipsa entre-temps. Son fils Albert fut contraint de partir à sa recherche et de le ramener d’urgence. Il le trouva à Plobannalec d’où il était originaire mais bien évidemment Laurent ne rentra pas. Au contraire le lendemain, à un lieu de rendez-vous fixé entre eux, Albert apporta à son père des provisions et des affaires. Laurent Hénot entra ainsi dans la clandestinité pour deux ans. C’est à Saint-Evarzec qu’il se réfugia, devenant ouvrier meunier. Au bout de quelques mois il crut s’être fait oublié et commit l’imprudence de revenir. La Gestapo faillit le cueillir chez lui mais il put se cacher sur le toit de sa maison. Les perquisitions ne donnèrent rien chez Jean Le Coz, Jos Quiniou, Michel Le Goff mais les suspects étaient prévenus.

Guillaume Bodéré et Jean Baudry, dans un premier temps ne furent pas inquiétés.

Ils étaient inconnus des services de police, non fichés aux R.G. Un mois plus tard, de nouvelles perquisitions et arrestations furent à nouveau opérées à Léchiagat. Un résistant de Concarneau venu prendre les conteners avait parlé sous la torture. Guillaume réussit à se cacher mais les Allemands arrêtèrent son épouse qui séjourna en prison pendant 2 ans.

Guillaume était désormais un homme traqué vivant de cache en cache avec de faux-papiers. Ceux-ci furent obtenus par Albert Hénot au nom de Le Fur à la mairie de Plobannalec et livrés dans sa planque de Plomeur.

Jean Baudry, qu’il fut impossible de prévenir, fut cueilli à son retour de mer et emprisonné à Fresnes. Le 5 Avril 1944 il fut fusillé au Mont Valérien. Nous extrayons de sa dernière lettre ces quelques mots: « Je vous dis chères femme et enfant, je vais mourir en pensant à vous. Je te dis aussi d’avoir bon courage afin d’élever notre petite Michèle ».

Jean Désiré Larnicol réussit à s’enfuir avant l’arrivée de la police et se réfugia dans la région parisienne. Jean Le Coz ne rentra plus chez lui , se cachant chez son beau-frère Xavier Cossec. C’est pourtant là que les gendarmes du Guilvinec l’arrêtèrent, à la suite d’une indication malencontreusement donnée par son épouse; non sans s’être rebellé et bagarré contre la force publique mais celle-ci fut la plus forte. Les gendarmes oublièrent la rébellion pour ne pas aggraver son cas. En même temps, Marc Scouarnec fut épinglé. Tous deux ne furent pas livrés aux Allemands mais conduits à la prison de Mesgloaguen avant de partir au camp de Voves où des gendarmes français les surveillèrent.

Une proposition de libération leur fut offerte à condition de signer un certificat d’allégeance au Maréchal et de collaborer à l’ordre nouveau. Tous deux refusèrent. Marc Scouarnec restera interné jusqu’en août 44 tandis que Jean Le Coz et ses compagnons de baraque réussiront à s’évader et à rejoindre la Résistance locale, après avoir creusé un tunnel de150 m sous les barbelés! Inouï!

Devant cette vague d’arrestations, Michel Bolloré, S. Coïc de « L’Audacieux » se sentirent en danger. Ils pouvaient être « arraisonnés » eux-aussi à leur retour de pêche. Ils décidèrent avec le reste  de l’équipage dont Sébastien Larnicol et son père de gagner l’ Angleterre.

Arsène Coïc, responsable des jeunes résistants était lui aussi dans le collimateur de la police.

Il se savait surveillé puisque le garde-champêtre vint plusieurs fois chez lui s’assurer de sa présence à la maison. Le 13 Octobre 1942 il fut arrêté par un civil et un gendarme. Déporté à Buchenwald il put y exercer son métier de cordonnier ce qui lui sauva la vie.

« Si tu tombes.. un autre prend ta place ». Michel Le Goff, jeune instituteur poursuivit l’action entreprise par les vieux militants. Les FTP redé­marrèrent progressivement à Léchiagat. Ils furent environ une vingtaine dont Lucien et Georges Pochat, René Credou, Lucien Quideau, etc. dis­tribuant les tracts la nuit, déchirant les affiches alle­mandes ou vichyssoises et bientôt marquant les murs du V de la victoire. Les armes manquaient cruellement. Mais qu’étaient devenues celles des containers?

Les liaisons furent surtout rétablies avec les résistants de Lesconil, mission dont se chargea plusieurs fois Albert Pochat et parfois une jeune fille, C. Paubert.

Albert Hénot le futur maire de Treffiagat accomplit ainsi des actes de résistance à un âge où ses camarades jouaient encore aux gendarmes et aux voleurs, en culotte courte. Même s’il était fort pour son âge cela devait être un cas exceptionnel.


Ci-joint un article de journal du 4 août 1946 intitulé « Les marins-pêcheurs de Léchiagat dans la Résistance »

Lettre de Jean-Désiré Larnicol

Monsieur le Directeur départemental
De l’Office des Anciens Combattants et Victimes de guerre

Je, soussigné Larnicol Désiré-Jean né à Treffiagat le 20 septembre 1909 déclare sur l’honneur ce qui suit :

JeanDésiréLarnicolDès la constitution du Front National dans notre pays en 1941, auquel j’adhérais aussitôt, l’organisation de la région Bretagne-ouest pour le Pays bigouden-sud me fut confiée pour assurer le recrutement de volontaires contre l’occupation allemande.

Au printemps de 1942, le Capitaine Queinec, membre de l’état-major de Charles Tillon, dirigeant national du FN me fit part des relations établies avec les directions de nos Alliés britanniques de même qu’avec les forces relevant de l’autorité du Général De Gaulle pour le ravitaillement en armes des forces françaises de l’intérieur.

Une opération de transfert d’armes en provenance de l’Angleterre était envisagée par mer. Elle devait être effectuée dans une zone de pêche, le Plateau de Noirmoutier au sud-est de Belle-Ile en mer.

J’obtenais pour accomplir cette mission périlleuse l’accord de M.Bolloré Michel, patron du côtre langoustier « l’Audacieux » immatriculé N° 5167 du quartier maritime de Guilvinec. Plusieurs tentatives mises sur pied durant le printemps demeurèrent sans résultat.

Le 6 août 1942 , la rencontre de l’Audacieux avec une unité de FNFL ( précisément un bateau de pêche «  le Mouscoul » qui avait rejoint l’Angleterre fin juin 1940 avec un équipage de jeunes marins du port de Guilvinec) placé sous le commandement du Capitaine Lomenech, originaire de Pont-Avec fut enfin réussie.

Plusieurs containers remplis d’armes diverses, mitrailleuses, revolvers, explosifs , furent embarqués et plongés dans le vivier du bateau « L’Audacieux » .

Afin d’éviter de gros risques à l’entrée du port de Guilvinec, le patron en accord avec l’équipage convint de mouiller les conteneurs dans les eaux des îles les Glénan où des bateaux de pêche fréquentant ces parages durant l’année, des ports de Lesconil et de Guilvinec vinrent les reprendre pour les déposer à terre pour être mises à la disposition des FFI.

Ainsi, le 15 août, jour de l’assomption, grande fête religieuse consacrée dans le Pays bigouden par le Pardon de la Joie, le canot « Entre-nous », patron Jean Baudry, ayant comme matelot Guillaume Bodéré rentra au port de Guilvinec sans difficulté, malgré la présence des soldats allemands de garde.

La Résistance armée à ses débuts en Pays Bigouden, le récit de Guillaume Bodéré

40e ANNIVERSAIRE DE LA LIBÉRATION :
Guillaume Bodéré
Guillaume Bodéré

( dans « LE TRAVAILLEUR BIGOUDEN »  2e trim 1985)
Dans son dernier numéro, le. T.B. a rendu hommage aux Fusillés de Poulguen. Poursuivant notre rappel historique, notamment à l’intention des jeunes qui n’ont pas vécu cette période, nous évoquons aujourd’hui les débuts de la lutte armée contre l’occupant dans le pays bigouden, notamment à travers le récit que nous en a fait notre camarade Guillaume Bodéré.

L ‘INVASION. LA DEBACLE

1939, la guerre, 1940, l’invasion et la débâcle dans la confusion la plus totale, l’abandon sans combat, à l’ennemi, du sol national, le départ pour l’Angleterre à bord du « Président Théodore Tissier » et l’arrivée à Falmouth,

Après Mers-el-Kébir, les autorités britanniques saisissent le navire et internent son équipage au camp d’Aintree près de Liverpool. Un officier anglais, venu nous endoctriner, nous exhorte à oublier notre pays, nos familles; nous apprendrons l’anglais, nous aurons une identité anglaise, nous serons des Anglais à part entière. Sinon, nous serons rapatriés à nos risques et périls.

J’ai compris: ce qu’on nous demande, c’est le reniement de ce qui nous est le plus cher au monde. Ma décision est prise: je rentrerai en France. Je verrai alors quelle ligne de conduite adopter.

RETOUR EN FRANCE

  1. Je reprends le commandement de mon bateau « Vers le Destin » .En mars au retour des Glénan, une vedette allemande nous prend en chasse. Nous mettons plein gaz mais nous sommes rejoints, face au port de Lesconil

Conduits au bureau de la Gast (bureau de la douane allemande) nous y demeurons plusieurs heures. Enfin, les douaniers allemands nous apprennent que notre rôle est à la Gast de Concarneau où nous pouvons aller le retirer, ce qui., aller-retour, fait plus de 100 kilomètres à vélo, le seul moyen de transport . Ce premier accrochage avec l’occupant est suivi d’un autre peu après. J’ai voulu soustraire aux pillards hitlériens une partie de ma pêche pour l’écouler au sein de la population, ainsi que je l’ai fait jusqu’ici. Mais, cette fois, un contrôle strict me contraint a la livrer toute entière aux Allemands.

LE « CONTACT »

Aussi, lorsqu’en avril 1941, Jean Le Coz, menuisier et militant communiste, prend le contact avec moi, il trouve en moi un homme tout disposé à prendre sa place dans la Résistance. Et me voici diffusant avec ce camarade des tracts qui appellent la population à lutter contre l’envahisseur. Cette activité toute nouvelle en ce qui me concerne, ne cessera d’ici la victoire. Peu avant, le 14 juillet 1941, Jean Le COZ suggère de faire sauter à la bombe le château de Men Meur où s’est installé le P C de la garnison. Mais la puissance de la bombe me semble douteuse et trop hasardeux le plan de l’attaque qui doit s’exécuter par la mer, donc à découvert. Finalement, le projet sera abandonné.

PREMIÈRE MISSION IMPORTANTE

Entre-temps, j’adhère au Parti Communiste, la seule force organisée qui mène à ce moment, dans la région bigoudène, le combat patriotique contre l’oppresseur. Jean-Désiré LARNICOL qui en est le dirigeant local, m’apprend qu’une fourniture d’armes et d’explosifs pour les F.T.P  est en cours . Il me demande si j’accepte d’aller prendre ce matériel et, sur mon accord, il me précise que je devrai me rendre aux Glénan où il est immergé et l’amener au Guilvinec.

Ce n’est pas si simple. Sur tout le littoral, nombreux sont les postes allemands de contrôle et d’autant plus redoutables qu’ils reçoivent de la gendarmerie et de la police de Vichy, une aide des plus efficaces.

NAUFRAGE

Malheureusement, le 22 mai 1942, au retour des Glénans par forte tempête du Sud et une mer démontée, nous faisons naufrage à huit milles de Lesconil. Mon homme d’équipage et beau­-frère, Louis Gueguen se noie et le bateau sombre. Par chance. deux heures plus tard, je suis repêché et hissé dans leur canot par deux pêcheurs de Lesconil : Joseph Larnicol et son frère Bastien. Mais tout est à reprendre Quelque temps plus tard, j’embarque à bord de l’ « Entre-Nous « , patron Jean BAUDRY, que je sais communiste. Ma confiance en lui est grande. Toutefois, je dois m’assurer, avec la prudence nécessaire, s’il consentirait à m’assister dans ma mission. Ce que je fais en lui demandant s’il ne pourrait m’accompagner pour récupérer, au Fort Cigogne, diverses affaires que j’y avais entreposées au moment de la déclaration de la guerre. Sur son acceptation et m’enhardissant, je lui expose clairement l’objet de la « promenade ». Il n’y a aucune hésitation chez Jean Baudry, je puis entièrement compter sur lui, bien que, tout comme moi, il sache parfaitement le sort réservé par l’ennemi aux auteurs de tels actes.

Nous convenons alors de partir un samedi, afin de laisser complètement hors de cause les deux autres membres de l’équipage.

OPÉRATION  » CONTAINERS ».

Donc, un samedi d’août 1942, après nos adieux à la famille, nous mettons le cap sur les Glénans. Dans la soirée, nous sommes à l’ile Saint-Nicolas et faisons viser notre laissez-passer par les deux Allemands de service.

Les îles Drennec et Penfret étant occupées, nous mouillons à Fort-Cigogne vers 21 heures. Nous repérons une annexe nécessaire à la réussite de notre opération décidée pour la nuit même. Nous amarrons notre bateau à la chaîne d’un pêcheur de Loctudy que nous savons sur le continent et faisons le simulacre d’aller nous coucher.

Dès la nuit sombre nous sommes debout.

La chaîne descend silencieusement dans l’annexe qui fend la mer, sous la poussée des avirons, en direction de la zone nord des iles. La mer est calme, le vent faible. Une heure plus tard. Il est minuit – nous sommes sur les coordonnées.

Soudain, éclatante, une fusée verte illumine la mer à l’instant où nous embarquons les explosifs. Instantanément nous nous aplatissons dans le fond de l’embarcation avec le sentiment d’avoir été repérés et dans l’attente d’une rafale de mitrailleuse… Cependant le poste de Penfret reste muet. .

Nous reprenons notre travail avec ardeur en passant aux containers particulièrement pesants. Le retour s’effectue, toujours à l’aviron, mais avec vent arrière et c’est harassés qu’à Fort Cigogne nous nous affalons à notre bord, vers les quatre heures. Il était temps, les premiers pêcheurs s’affairent quelques instants plus tard autour de leurs barques. Il est six heures lorsque, à notre tour, et pour donner le change nous embarquons divers engins de pêche avant de reprendre, par un temps bouché, la direction de Guilvinec, la précieuse cargaison à notre bord.

MINUTES ANGOISSANTES

Il est convenu que Baudry restera sur le bateau à l’arrivée tandis que je monterai sur la digue pour faire viser l’Ausweis par la Gast.

Si l’Allemand chargé du contrôle de la cargaison en découvre la nature, Baudry l’abattra, me chargeant, quant à moi, de régler le sort des occupants de la guérite. Nous sommes bien décidés à vendre chèrement notre peau.

Trois Allemands se trouvent sur le môle à notre entrée au port.

Au début tout se passe bien. Un douanier allemand descend l’échelle que moi-même je remonte plus vite Et je lui demande si c’est lui qui descend ou s’il me laisse monter. Il n’insiste pas, remonte et m’accompagne au poste où l’Ausweis m’est signé. Le contrôleur reste avec ses collègues quand je regagne mon bord. Tout marche on ne peut mieux.

Le navire mouillé, je me procure une charrette et un cheval pour transporter le matériel. Mais il est si lourd qu’une fois la charrette chargée, « Mousse » le cheval, refuse de démarrer. C’est angoissant; les encouragements, les menaces n’agissent pas sur la pauvre bête. De nombreux promeneurs flânent au long de ce quai ce dimanche et ce n’est guère le moment d’éveiller leur curiosité. Dans un sursaut patriotique, « Mousse » se décide, s’arc-boute et tire le chargement qui, enfin, s’ébranle.

CHAUDE ALERTE

Peu après, armes et explosifs sont planqués à mon domicile. Quelques jours plus tard, trois camarades désignés par la Direction Inter-région viendront les prendre. Au moment de ce transfert et la voiture de ces camarades étant déjà chargée et stationnant devant ma porte avec ses passagers, plusieurs voitures de la Gestapo et de la police de Vichy passent en trombe, se rendant à Léchiagat. On apprend peu après que des perquisitions ont été faites chez J.-D. Larnicol , J. Le Coz, L. Hénot , J. Quiniou ; vainement d’ailleurs.

ARRESTATIONS

Il en fut tout autrement un mois plus tard, à la suite de révélations faites, après torture, par un résistant de Lanriec. Ces révélations furent à l’origine d’une vaste opération policière conduite par le Commissaire Soutif, chef du Service des Renseignements Généraux à Quimper, et les commissaires de police mobile Mitaine Willam et Moreau Jacques.

De nombreuses arrestations furent opérées à Pont.L’Abbé, Concarneau, Léchiagat.

Ma femme fut arrêtée le 30 septembre 1942. Elle subira un emprisonnement de deux ans qui compromit gravement son état de santé.

LA FIN D’UN HEROS

Prévenu à temps, je réussis à prendre le large; je menai dès lors l’existence du militant clandestin. Jean Baudry n’eut pas cette chance. Il était en mer au moment des arrestations et l’on ne put le prévenir; il fut cueilli à son arrivée. Après un an et demi de cachot, les Hitlériens le fusillèrent le 5 avril 1944 au Mont- Valérien. Il mourut avec un grand courage.

Ses dernières pensées sont exprimées dans sa dernière lettre à sa femme et à sa fille Michèle. 

TOUTE SIMPLE ET TENDRE . LA DERNIÈRE LETTRE D’UN HÉROS 

Fresnes, le 5 avril 1944,

Chères femme et enfant,

Je me mets à t’écrire quelques lignes pour te dire que je vais te quitter pour toujours. Je te souhaite une bonne vie, longue et heureuse, avec notre chère petite fille Michèle. Je vous envoie mes dernier baisers de loin à tous deux .Mes dernières pensées sont pour vous deux et je sens qu’elles vous feront du bien… Adieu.

Je vous dis, chères femme et enfant, Je vais mourir en pensant à vous. Je te dis aussi bon courage afin d’élever notre petite Michèle . Je termine. De tout mon cœur, je t’embrasse une dernière fois…

Je te dis aussi de ne pas faire de dépenses pour moi. Garde tes sous pour élever notre enfant. Jean.

————————————————————————————  récit recueilli et mis en forme par Jean Kervision pour insertion dans le « Travailleur bigouden »–

N.D.L.R (du TB) : Qu’il nous soit permis, à l’occasion de cette évocation, de souligner le rôle de tout premier plan que joue dans l’organisation de la Résistance en Pays bigouden notre camarade Jean-Désiré Larnicol, ancien maire de Treffiagat-Léchiagat, ancien conseiller général du canton de Pont-L Abbé et qui fut, de longues années durant, secrétaire de notre Section du P.C.F.

L’importance de ce rôle apparaît clairement dans le rapport d’enquête des commissaires de police mobile Mitaine William et Moreau Jacques, et du commissaire de la police nationale Soutif, chef du Service des Renseignements gènéraux durant l’occupation :

Dans ce rapport, dans la catégorie des  » individus en fuite et charges à leur encontre » , nous trouvons :

-Larnicol Désiré. né le 28 septembre 1909. à Treffiagat. ex-maire de cette localité. organisateur de l’expédition des, containers, aux Iles Glénan et âme du Parti communiste dans la région de Pont-l’Abbé, ,

-Bodéré Guillaume, né le 3 mai 1906. à St-Jean-Trolimon. marin-pêcheur domicilié à Tréffiagat, En fuite depuis le 30 septembre, A aidé Baudry dans l’expédition des « containers » et les a cachés à son domicile.’ Signalement diffusé,

A noter d’ailleurs que. par notes du Ministère de 1’Intérieur, Direction générale de la Police nationale. (diffusion n°64 du 9 octobre 1942 et n° 67 du 19 octobre 1942 entre autres). un avis de recherche concernant nos deux camarades était diffusé dans toute la France avec la mention  » En cas de découverte. procéder arrestation et aviser 13e Brigade P.J à Rennes ».


Un récit d’Albert Hénot, adolescent pendant la Résistance
(extrait de la brochure de Joseph Coïc sur l’occupation en pays bigouden sud)


Jean BERNARD

BERNARD Jean

Une figure de l’O.S. : Jean Bernard. Jean BERNARD, né en 1923 à Pont-L’Abbé, l’un des plus jeunes membres de l’O.S., est arrêté le 10 octobre 1942 par la police vichyste.
Détenu à Mesgloaguen – Quimper, il est transféré à Monfort-sur-Meu (Ille-et- Vilaine) et condamné le 15 janvier 1943, à cinq ans d’emprisonnement par la Section Spéciale de la Cour d’appel de Rennes. Dirigé sur le grand pénitencier de Poissy, le 21 mars, il se trouve parmi 450 détenus résistants et politiques et 2000 prisonniers de droit commun.
Il prend part aux luttes pour la reconnaissance du statut des prisonniers résistants et politiques, lutte jalonnée de sanctions.
A Poissy, le 14 juillet 1943, à 19 heures, 450 détenus, suivant un mot d’ordre diffusé dans la journée, se lèvent de table et, dans un ensemble parfait, chantent « La Marseillaise », de même que des gardiens présents, impressionnés par cette manifestation.
A la suite d’une tentative d’évasion collective qui se répétera, c’est le transfert à la Centrale de Melun, puis les détenus se retrouvent, au nombre de 400 environ, à la prison départementale de Châlons-sur-Marne où on les répartit, à raison de huit par cellule, dans des conditions particulièrement pénibles d’hygiène et de nourriture.
Vers la fin de ce premier trimestre de 1941, plusieurs prisonniers originaires de la région de Pont-L’Abbé sont traduits devant la Cour Martiale allemande.
La Gestapo revient sur les jugements des tribunaux vichystes. Louis LAGADIC, qui prend la responsabilité de certains actes, est condamné à mort et fusillé le 5 avril 1944 au Mont-Valérien, le même jour que Jean-Marie BAUDRY et Yves DAOUDAL de Melgven.
En fin avril 1944, les Allemands conduisent les prisonniers au Camp de Compiègne-Royalieu, après une illusoire levée d’écrou.
Les bruits circulent déjà d’un proche débarquement allié. Les détenus espèrent que cet événement interviendra avant le départ vers l’Allemagne. Encore n’envisage­-t-on, à ce moment, faute de renseignements, la déportation que sous l’aspect d’un travail forcé en Allemagne.
Le 11 mai 1944, Jean BERNARD quitte le camp dans une longue file de détenus. On les entasse dans des wagons à bestiaux où pendant trois jours et trois nuits, ils ne pourront ni s’allonger, ni même s’asseoir, souffrant de la soif, menacés d’étouffement. Puis c’est l’arrivée au « Banhoff » de Buchenwald, le 13 mai, vers 17 heures…, les S.S.. qui matraquent, les chiens – des molosses – qui rivalisent de cruauté avec leurs maîtres. Un ordre en allemand et les détenus sont précipités vers des camions…, le camp, la condition concentrationnaire…
Jean BERNARD en réchappe en 1945.
Il vient de disparaître en 1979, année de parution prévue de ce livre qui lui rend hommage pour son aide dans l’étude de l’internement et de la déportation.
( in « Le Finistère dans la guerre »  tome 1 pages 320 et 321 )

Jean Bernard est le frère ainé d’Yves Bernard également déporté.

Audition de Jean Bernard par le Comité d’histoire de la guerre (document pdf de 16 pages, cliquer pour le télécharger)

Extraits concernant Jean Bernard dans le livre de René Pichavant « Les clandestins de l’Iroise » tome 3, ci-dessous

Jean, est le responsable du sud-Finistère, jusqu’au village de Trédudon-le-Moine dans les monts d’Arrée. Il s’apprêtait à déguerpir, car cela sentait le roussi autour de lui, mais, le 10 octobre 1942, à son bureau de contrôleur de la pomme de terre, 33 ter avenue de la gare, où il assurait une permanence, la police française l’intercepte. Elle l’accuse de sabotages, de la propagande par tracts aussi, et le traite d’« affreux terroriste ››! Comme tel, le 12, au terme d’interrogatoires musclés, elle le présente au feldwebel de service dans le quartier allemand de la maison d’arrêt. Mais les cellules surchargées ne peuvent, avec la meilleure volonté du monde, «Verstehen Sie?›› (Comprenez-vous ?), recevoir un pensionnaire de plus.
Venant à passer par là, un geôlier apostrophe le nouveau :
— «Par ici! Il me reste un strapontin! ››
Et, tout bas:
– «Suis-moi! Tu seras bien mieux du côté français…››.

Jean, lourdement condamné le 21 janvier 1943, doit légalement purger sa peine dans une « Maison Centrale de Correction ››. A Poissy, en Seine et Oise, il rejoint quatre cent cinquante détenus pour «délits de patriotisme » et deux mille repris de justice, en toute promiscuité.

Les brimades se multiplient envers les « Résistants ››, les « Politiques ». Le personnel crache dans leur soupe s’ils se plaignent de la mauvaise qualité de la nourriture. Les locaux disciplinaires sont d’une saleté repoussante.

Mais le débarquement a eu lieu en Afrique du Nord; les Alliés se battent maintenant en Italie et certains fonctionnaires virent au vent de l’histoire. Ils se montrent de plus en plus compréhensifs. Arrivent des douaniers chassés de leur poste par la GAST et reconvertis en gardes-chiourme, qui apportent un meilleur esprit.
Le I4 juillet, à dix-neuf heures selon la consigne, les « quatre cent cinquante ››, se lèvent de table et chantent « la Marseillaise « . Des gardiens, attendris, se mêlent au chœur.
Une nuit, quelques « Résistants ›› parvenus à s’extraire de leur geôle, se dirigent vers les grilles d’égouts dont ils fracturent les cadenas. Un « droit commun ›› les a dénoncés. Ils sont repris alors qu’ils s’engageaient dans les canalisations et, en représailles, l’Autorité pénitentiaire transfère tout le contingent à la Centrale des «Réclusionnaires» de Melun. A l’annonce du prochain départ, les « déplacés d’office ›› confectionnent à la hâte des tracts manuscrits appelant la population à se soulever, en plus grand nombre, contre les Occupants et, au cours du trajet en camions, les éparpillent sur la voie publique, malgré les Groupes Mobiles de Réserve qui les chaperonnent.
Dans leur nouvelle « résidence ››, ils repoussent l’offre de confectionner des filets de camouflage pour les Teutons, mais ils n’ont plus de contact avec les autres reclus aux mines patibulaires et la nourriture est meilleure, les lieux plus propres.

Un départ en masse est décidé au début de décembre 1943. Ils ont ouvert les portes de leurs cellules à l’aide d’1nstruments fabriqués avec les moyens du bord, et dix d’ entre eux, dont Jean Bernard se précipitent dans la loge du gardien-chef. Celui-ci surpris dans son sommeil, n’a guère le loisir de se défendre. Ses collègues sont maitrisés de la même manière. Ils approchent de la sortie. Las ! Les veilleurs sur le chemin de ronde les aperçoivent, ouvrent le feu, et les obligent à faire demi-tour dare-dare, dans le désordre…
Reconnus et mis au cachot. ils y seraient resté longtemps si les camarades n’avaient entamé une gréve de la faim pour obtenir leur retour.

Et les voilà transférés encore à la prison départementale de Chalons-sur-Marne, entassés sur des châlits à raison de huit par pièce de vingt-quatre mètres carrés.
Les condamnés de  la région bigoudenne vont être traduits devant la Cour martiale. La Gestapo revenait sur les affaires de sabotage dont le rapport du commissaire Soutif avait fait état si complaisamment. Ils nient dans la mesure du possible ou minimisent leur participation.

Seul Louis Lagadic, déclinant ce système de défense, revendique le rôle principal. Il est condamné à mort. (Il sera fusillé le 5 avril 1944 au Mont-Valérien, lc même jour que Jean Baudry, de Léchiagat, et Yves Daoudal, de Melgven)
Les autres sont acquittés et dirigés sur « La Santé».

Toujours à Chalons, Jean participe aux chahuts contre les conditions déplorables d’existence. Les « internes ›› crient et cognent si fort contre les murs, les portes de l ‘établissement que les soldats du Reich, en caserne juste à côté, se ruent dans les couloirs, poussent les guichets et, de rage, mitraillent l’intérieur des cellules. Deux Parisiens sont grièvement blessés…
La Direction réagit de son bord et voue les plus turbulents au cabanon pour deux mois, avec, pour nourriture, une soupe claire et trois cents grammes de pain, tous les quatre jours. Ils sont vingt, Jean Bernard est encore du nombre.
Trente-huit jours plus tard, les Allemands envahissent de nouveau les lieux. Cette fois, à la fin d’avril 1944, c’est le départ pour Compiègne…

Le 11 mai, Jean quitte Royallieu dans une file de douze cents détenus. Dans les wagons à bestiaux en surcharge, ils ne peuvent ni s’allonger ni s’asseoir. On a saupoudré la paille de chaux vive, délicate attention, pour qu’au contact de l’urine se produisent des émanations de gaz carbonique.

Vers dix-sept heures le 14 mai, les voyageurs arrivent en piteux état à Buchenwald. A peine les vantaux ouverts, les S.S. se précipitent sur eux, les matraquant à plaisir. Ils doivent se ranger, au pas de course, en colonne par cinq le long du ballast. Ceux qui, en raison de leur fatigue, ne peuvent répondre assez vite à l’ordre éructé, sont abattus sur place. Les chiens, des molosses, rivalisent de cruauté, les crocs luisants…
Le conducteur du camion qui emmène Jean Bernard roule sur les cadavres tout chauds, et s’amuse beaucoup. Un caporal leur souhaite la bienvenue en termes ironiques, que certains traduisent par :
– « Ici on entre par la grande porte et on sort en fumée».
Au même moment. le four crache une fumée jaunâtre, qui répand une odeur de chair brûlée.

 

Jean BAUDRY

JEAN BAUDRY

Maitron http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article15933

BAUDRY Jean, Marie, jeanbaudryNé le 14 mars 1901 à Léchiagat, commune de Tréffiagat (Finistère), fusillé le 5 avril 1944 au Mont-Valérien, commune de Suresnes (Seine, Hauts-de-Seine) ; marin pêcheur ; militant communiste de Tréffiagat ; résistant.

Jean Baudry fut élu en 1935 conseiller municipal de Tréffiagat ; il remplit ces fonctions jusqu’au 10 février 1940.
Officier FTP en 1942 (Bataillon La Tour d’Auvergne, première compagnie), Jean Baudry fut arrêté par les Allemands le 30 septembre 1942 à Lechiagat et accusé de transport d’armes par bateau, emprisonné à Quimper puis à Fresnes, condamné à mort par un tribunal militaire allemand le 27 mars 1943 et fusillé le 5 avril 1944 au Mont-Valérien (Suresnes).
Il était marié et père d’un enfant.

SOURCES : DAVCC, Caen, BVIII 5. – Eugène Kerbaul, Dictionnaire biographique Finistère, op. cit. – Renseignements fournis par la mairie de Treffiagat le 5 novembre 1980.

2007-2016 © Copyright Maitron/Editions de l’Atelier – Tous droits réservés || Maitron – 9, rue Malher – 75004 Paris