Yves BERNARD

YVES BERNARD

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Yves Bernard quelque jours avant son arrestation. Il était capitaine de l’équipe juniors de l’US Pt L’Abbé

Figure bien connue de la résistance bigoudène, Yves Bernard, né le 8 octobre 1924 à Pont-L’Abbé, a 14 ans lorsqu’éclate la guerre en 1939.
En 1941, à 16 ans, suivant l’exemple de son frère Jean Bernard, il entre dans les FTPF (Francs Tireurs et Partisans Français) en même temps qu’il adhère aux Jeunesses Communistes.
Le 28 octobre 1942, il est arrêté en plein cours de chimie à l’EPS de Pont-L’Abbé, par la police de Vichy. Il a 17 ans.
Il connaîtra successivement les prisons de Mesgloaguen à Quimper. puis de Montfort sur-Meu près de Rennes. Jugé le 21 janvier 1943 avec 25 de ses compagnons de la région de Pont-L’Abbé et de Concarneau, il est condamné à un an de prison. Il connaît successivement les prisons d’Angers (3 mois) et Baugé (9 mois) dans le Maine et Loire.
Le 21 janvier 1944, la police de Vichy le livre aux Allemands qui le transfèrent d’abord à Compiègne, puis au sinistre camp de Buchenwald (fin janvier 44).
Le 18 février 1944 il est transféré au camp de Dora qui, entre autres, préparait les V2. L’effectif du camp s’élevait, à cette époque, à 8000 détenus et le rythme des décès y était de 300 par jour.
Ainsi, comme des milliers de compagnons de déportation, Yves fut brutalement plongé dans un monde dantesque, soumis à la loi des tortionnaires SS, aux interminables appels, au travail épuisant, guetté à chaque instant par la mort, tout cet univers concentrationnaire que d’aucuns qualifient aujourd’hui de «détail de l’histoire ».
4 janvier 45 : Les tortionnaires nazis procèdent à l’évacuation par la « route de la mort » vers le camp de Ravensbruck.
15 avril 45 : à l’approche des armées de libération (à l’Ouest, les Américains, à l’Est, les Soviétiques), les nazis évacuent Ravensbruck. Yves fait partie de la colonne qui s’achemine à pied vers le port de Lübeck pour y être exterminés. Le 1er mai 1945, Yves s’enfuit de la colonne (ou de ce qu’il en reste). Il se cache et est libéré dans la nuit du 3 au 4 mai 45 par les Soviétiques.
Commence alors le rapatriement : camp de Lunebourg en camion; puis train de voyageurs jusqu’à Valenciennes. Le 23 mai, via la Belgique il arrive à Paris où il retrouve son frère Jean – d’un an son aîné – libéré, lui aussi de Buchenwald. 25 mai 45 : enfin Pont-L’Abbé : Yves a 21 ans !
Malgré toutes les souffrances endurées, Yves choisit de continuer la lutte : au PCF bien sûr, mais aussi à la CGT à laquelle il adhère et où il milite activement, d’abord comme employé de marée, à Douarnenez, puis dans les PTT où il entre en 1949.
Depuis 1983, Yves préside le Comité de Pont-L’Abbé de l’ANACR (Association Nationale des Anciens Combattants de la Résistance).
Yves est décédé le 13 juin 1990 à l’âge de 66 ans.
« Le Travailleur bigouden » N°139 ( 3e trimestre 1990)

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Au camp de Dora, Yves subit des expériences médicales dont il a gardé les stigmates toute sa vie.

Plan de l’usine souterraine de Dora où les déportés étaient chargé de produire des fusées V2 (qu’ils tentaient de saboter quand ils le pouvaient)

Dessin d’Yves Bernard réalisé par Léon Delarbre dans le tunnel de Dora.

Le parcours « route de la mort » d’Yves Bernard avec deux camarades (document publié par des élèves du Lycée Laënnec de Pont L’Abbé lors de travaux pour le concours national de la Résistance, année scolaire 2013-2014)

Notes manuscrites d’Yves concernant ce parcours après Dora :

Une fiche sur le site du Musée de la Résistance

L’attestation d’appartenance d’Yves Bernard au Forces Françaises de l’Intérieur

Nota : Dans son livre Les armes de l’espoir « Les Français à Buchenwald et à Dora » Pierre Durand évoque les expériences « médicales » (page 154) et pourquoi les « marches de la mort » (page 207)

Éditions Sociales
ISBN 2-209-05235-1/5607-02-77-6000
Extraits du livre de René Pichavant : Clandestins de l’Iroise – tome 3 – partie concernant Yves Bernard

Livreur et agent de liaison

Jusqu’alors il avait rempli la même tâche de livreur et d`agent de liaison que René Le Gouill dont il fera la connaissance en cellule. Sur un vélo vétuste aussi, la moitié des rayons manquant aux roues, sans freins, mais les savates sur le pneu arrière en faisaient usage, le sportif accompli qu’il est, capitaine de l’équipe des juniors à l’U.S. Pont-l’Abbiste, prenait journaux et brochures chez Jean, sur le coteau Saint-Julien à Quimper et, de nuit, les distribuait dans les différents dépôts de la Bigoudénie. Il allait, longeant la voie unique du petit train « Birinik», c’était plus sûr, et, de temps à autre, s’arrêtait pour écouter, l’oreille collée au rail, si personne n”approchait.
Un soir, cependant, il faillit être découvert entre Plobannalec et Lesconil, à Touloupry. Des aboiements, tout près. Les chiens d°une patrouille. Vite, il se jeta, avec sa bicyclette, dans une petite mare entre la ligne de chemin de fer et la route.
La tournée s’achevait parfois chez « Corentinik»

Rue Victor-Hugo dans le quartier de la gare, il est une petite boutique de mercière. Madame Pierre Tanniou, que familièrement, on appelle « Corentine-Albert », en accolant au sien le prénom de son premier mari, y tient un rôle essentiel. Petite femme aux idées précises, bien ancrées dans une existence laborieuse, le verbe sans détour, le regard clair, coulant de bonté, elle distribue les messages et reçoit, par colis, journaux et tracts que les jeunes diffusent dans le canton.

L’équipe va réaliser une prouesse d`un autre style. Sur le mur de la salle de cinéma du patronage, dans la rue de la Halle débouchant sur la place des Carmes, à cent cinquante mètres de la Kommandantur installée à l’école Saint-Gabriel, elle se prépare à écrire au goudron: « Vive le Front National (1) qui se bat pour la Libération de la France! ››.
Tandis que Laurent Cariou, Jean Le Faou et Lili Bargain entament l’exercice d’orthographe en lettres majuscules, Yves Bernard veille à un bout de la rue, Fernand Larnicol à l’autre; Une alerte suspend le pinceau au moment où ils arrivent au mot « bat ››, ce qui explique son plus petit caractère. Le lendemain, l’inscription s’étale, éclate comme un défi. Passe pour un « V-D-G » furtif, « Vive de Gaulle! ››, une croix de Lorraine ou le « V » de Victoire que l’on voit fleurir ici et là, mais une si longue phrase, en un tel lieu !

(1) Le FN dont il est question ici est le « Front National de Lutte pour la libération et l’indépendance de la France », créé en 1941 par le PCF

Visite à son frère Jean emprisonné à Quimper :

A la préfecture, Yves feignant l`innocence, a obtenu un sauf-conduit et lui rend deux visites. Son « grand ›› frère lui recommande de couper net toutes relations, dans l°attente de jours meilleurs. Si on le questionne, qu`il réponde que, oui, il a déposé une vingtaine de tracts peut-être, mais à sa demande expresse, une fois, pas plus…

Arrestation d’Yves Bernard

Le 28 octobre 1942, en classe de quatrième année de l`École Primaire Supérieure de Pont-L’Abbé, où son père enseigne l’histoire et la géographie, le directeur l’avait appelé en cours de chimie de Monsieur Roselier. On le réclamait. Trois policiers, ledit Moreau, Le Roy, Riand, qui a des attaches à l’Ile-Tudy, le pressèrent de les suivre. Dans la voiture s’impatientaient déjà le commissaire Soutif, chef du service des Renseignements généraux, et un de ses subordonnés, Le Marchand. Cinq flics, et non des moindres pour un élève, quel hommage !

Emprisonné à Quimper

Yves Bernard, ramené dans la cellule numéro 4 à Mesgloaguen, vient d’avoir dix-huit ans. Il saigne abondamment. Le commissaire Moreau, de la police «judiciaire ››, lui a fendu le crâne avec la boucle de sa ceinture de cuir jaune.
Dans le local de gauche, à l’entrée de la préfecture, il avait commencé par lui dire de se montrer coopératif :
– «Si tu ne veux pas être de ceux dont on parle aujourd’hui à l’imparfait!››.
Ces messieurs conjuguent les verbes aussi bien qu’ils manient la matraque. Et les questions de fuser. Ils citaient des noms, lui demandant chaque fois s’il les connaissait.
– « Oui. Ce sont des Pont-l’Abbistes! ››
– « Et Karl Marx, tu ne connaîtrais pas celui-là par hasard ?››
– « Non. J’ai beau chercher. Celui-là, non! Il n`est certainement pas de chez nous: je l’aurais su ››.
La réponse provoqua la fureur du commissaire.

Monfort puis Angers, puis livré aux allemands

Revenons à Mesgloaguen. Nous sommes le 15 janvier 1943 et les prévenus relevant de la Section Spéciale de la Cour d’appel de Rennes, c’est-à-dire inculpés « d`activités terroristes ›› ou de « menées subversives ›› sont conduits à la prison-château de Montfort-sur-Meu, en Ille-et-Vilaine.
Le 21, et quelqu’un fait remarquer que c’est le cent cinquantième anniversaire de la mort de Louis XVI, tandis que l’escorte policière les menotte pour les conduire devant le tribunal français, ils entonnent l’hymne national à la grande panique du petit chef qui les supplie de se taire :
– « Sinon. nous serons arrêtés avec vous ! ».
La belle affaire ! Ils reprennent de plus belle au refrain :
– « Aux armes citoyens… ›› _

Les juges leur reprochent ce culot supplémentaire et leur administrent quarante ans de prison au total. Yves Bernard en prend un ; Jean, son frère, cinq, le maximum.

Et ils reviennent à Montfort.
Classé «petite peine››, Yves s’en ira au Pré-Pigeon d’Angers, pour trois semaines, puis à Beaugé, dans le Maine-et-Loire, pour neuf mois; une quinzaine de nouveau à Angers, avant Compiègne-Royallieu où il est remis aux Allemands en janvier l944.
Route alors pour trois semaines de Buchenwald et, le 6 février, il entre à Dora, quatre-vingts kilomètres plus loin.

Camps de concentration

 

Fin avril 1944 alors que Jean part pour Compiègne il y a deux mois que son frère Yves finit de creuser une usine souterraine à Dora, dans la colline du Harz dormant sur une paillasse dans le tunnel humide. Dans le camp de baraques établi par la suite on passe volontiers la corde au cou. Un jour, pour célébrer Himmler, on pendra vingt et un déportés, sept par sept, en musique…

Un autre jour, le Pont-l’Abbiste apprend que parmi la quarantaine de nouveaux figurent dix-sept Bretons de «Saint-Tudy ». Ne s’agit-il pas plutôt de l’Ile-Tudy ? Il va voir. Effectivement, ils sont de son pays bigouden.
Ils n`ont pas de lacets aux pieds : l’“ancien” leur en procure, et leur conseille de s`inventer une profession « utile ».
._ «Mais nous sommes marins-pécheurs ! rétorque l’un d’eux, ›› Eugène Crates, et ne savons rien faire d’autre !
_ «Dites que vous êtes électriciens. Vous aurez une meilleure place…››

Il travaille de nuit. Le lendemain matin, quand il veut leur apporter des fils électriques, volés pour accréditer la chose, une colonne se prépare au départ pour Elrich. Les Iliens en font partie. Il ne les reverra plus.

Yves, lui dans l`usine souterraine de Dora-Mihelbau, sabote tant et  plus les fusées V2. Un mot d’ordre a été donné et appliqué par bon nombre de travailleurs forcés. La production en sera ralentie. Sur les neuf mille trois cents V1 «armes de représailles » lancés d’abord un quart seulement atteindront leur but ; les autres retomberont peu après leur envol, ou se perdront pour cause de « défauts techniques’ ou seront interceptées.

Un groupe clandestin, qu’anime un anti-nazi allemand, Albert Kantz (il sera exécuté en janvier 1945), promeut l’activité de sabotage, mais la surveillance est sévère, les contrôles fréquents, et chacun improvise à l’occasion, verse furtivement quelques gouttes d’acide dans les bouteilles laquées à trois cents kilos de pression, coupe un fil de télécommande…

Yves, matricule 42.147, évacue les lieux dans un wagon découvert, le 5 avril 1945, avec ses fidèles compagnons Jean Bastié, matricule numéro 30.724, un Corrèzien, et Jean Di Domenico, de Martigues, numéro 4l.129. Cinq jours avant il a vu un Spitfire canadien au bec rouge pulvériser une machine haut le pied qui effectuait la navette entre Dora ct Nordhausen.

Le Convoi roule pendant une trentaine d’heures, avec de courts arrêts pour rejeter ses morts, avant de s’immobiliser sur une voie de garage à Osterode, où des avions leur lâchent des rafales de mitrailleuses. Ils en sortent sous les coups et les hurlements, toujours les mêmes, de leurs convoyeurs, et s`en vont à pied par la forêt du Harz. Quarante kilomètres plus loin, parvenus à Goslar, ils embarquent dans d’autres wagons, mais fermés ceux-là. A Magdeburg, quelques jours après, ils mangent à la sauvette des pissenlits et de la rhubarbe et repartent, le 14 avril, pour Ravensbrück, sans autre nourriture.

Tout près de là, dans le voisinage d`un lac, à Meuselwitz, ils creusent des fossés antichars qui ressemblent plutôt à des fosses communes, et pourraient être leurs propres tombes…

 «Si dix mille femmes russes tombent d’épuisement en creusant une tranchée antichars, cela ne m’intéresse que tant que la tranchée n’est pas terminée. ››. (Himmler).

27 avril. Départ sur les routes, vers Karow, en direction de Lübeck, sur la mer Baltique. Les S.S. jalonnent le parcours. A bout portant ils n’hésitent pas à occire ceux qui ne peuvent plus suivre la cadence ou essaient de fausser compagnie.

Évasion

Le premier mai, en plein jour, à cinq ou six kilomètres de l’étape, le Pont-l`Abbiste et ses amis de Corrèze, de Martigues, quittent brusquement la file et s’élancent dans le petit chemin qui mène à un bois, d`autres à leur suite, dont René Guillemin, dit « Fillette››, et Georges Guérin, tous deux d’Epernay. Un des fuyards tombe, foudroyé par une balle. Ils se retrouvent à neuf. Une jeune polonaise se joint à eux. Plus loin, un travailleur luxembourgeois, requis par le S.T.O., fournit des vêtements civils, un béret pour couvrir les crânes tondus, et leur souhaite bonne chance. Ils enterrent aussitôt leurs loques de bagnards.

La nuit du 2 mai se passe encore dans la forêt, entre les deux lignes du front qui se rapprochent de plus en plus. Des .obus tranchent des arbres autour d`eux. C`est un terrible duel d`artillerie par-dessus leurs têtes. La jeune fille, tremblante de frayeur, hurle:
– « Mamma! Mamma! ››.
Il y a des Allemands dans la prairie proche. Les évadés la bâillonnent et la ligotent pour qu’elle n’attire pas leur attention.

Mais quel est ce bruit de charroi dans le matin? Des Boches ou des Ruskis? Yves, le plus jeune, va voir, en éclaireur. Il saute un petit ruisseau et en profite pour boire de l`eau fraîche. Un gros tank s’avance. Un soviétique! Il court annoncer la nouvelle. Sauvés! La Polonaise sert d`interprète. On fraternise. La route de Karow est libre.

A la gare, un wagon plombé intrigue tout le monde. Personne n’ose y toucher. Un Parisien, qui traîne dans le secteur, se décide à l’ouvrir. Il regorge de tabac ! 0n s°approvisionne sur le tas, à foison. La vie recommence à être belle…

Dans la cour d’une ferme, au bord de la voie ferrée, sur le tas de fumier, un homme est mort. Les voisins racontent que, Hitlérien effréné, il avait anéanti sa famille sous le portrait du Führer dans la maison, avant de se suicider. Des prisonniers en cavale l’auraient jeté là.

Et les dix vagabonds s’installent dans une grange vide. Le 8 mai, Un char s’immobilise devant, en panne. C’est l’occasion de faire plus ample connaissance avec l’Armée rouge. On mange en commun, on boit un verre de vodka qui met cigales en tête, on chante en chœur «les bateliers de la Volga…
Les Russes avisent alors un tombereau tire par une jument noire, et rempli de réfugiés allemands errant à leur tour, vieillards, femmes, enfants affolés, emportant de misérables objets et leurs plus chers souvenirs. Ils le débarrassent des passagers et des ballots, pour offrir ce rustique moyen de transport aux Français qui parviennent ainsi, le lendemain, au Camp de Mestlin. Et le 10, le triage effectué, on se sépare à Crivitz…
_.- « Tovarich »
_.. « Camarade! ››
A Schwéring, cheminant, les trois amis échangent le cheval et la voiture de charge contre des bonbons au miel et des cigarettes. Les Américains se chargent dès lors de leur rapatriement, d’un camp à l°autre : Aguenove et Lunebourg, le soir du 15 mai. Yves peut partir en avion, mais il n ‘y a pas de place pour son copain, Jean Bastié. Il ne le lâche pas.

16 mai: Sulingen. 17: Rheine. 19: Bocholt. 20: Belburg-Haus. Ils traversent la Belgique dans un train aux banquettes de bois. Le luxe ! La population leur réserve partout un accueil fantastique. A Valenciennes, ils reçoivent cinq mille francs chacun, une douche et un costume qui ne tient pas compte de leur taille. Les plus malins en auront plusieurs, en se présentant plusieurs fois au bureau de la distribution…

Dans le compartiment, Yves a connu une jeune fille juive, Flore Namiès, qui rentre d’Auschwitz. Il lui soumet le problème : il doit se rendre chez son oncle, 31 rue Saint-Sabin, dans le 11° arrondissement de Paris où il n’a jamais mis les pieds. Ils arrivent le 23 à l’Hôtel Lutétia et elle lui indique le chemin :
– «Pas difficile. Tu prends le métro et descends à Bréguet-Sabin, boulevard Richard-le-Noir, la première station après la Bastille… ››.
Le trafic n`est pas rétabli sur toute la ligne. Le métro ne s’arrête pas à la station indiquée. A la suivante, il suit le lot des voyageurs et, sur le quai, se trouve désemparé. On lui dit de prendre la rame en face. Sans plus de façon, comme à la gare de chez lui, il se met en devoir de franchir la voie, avec, sous le bras, le colis de la Croix-Rouge qu`il vient de percevoir. Le malheureux! Les rails sont électrifiés. Deux poignes solides le retiennent à temps.
Il retourne à l’hôtel. Laure y est encore. Il lui explique que son «truc ›› n’a pas marché! Elle l’accompagne cette fois. De la Bastille, on est tout de suite rue de la Roquette où la demoiselle habite. Elle lui indique le reste du chemin : qu’il remonte le boulevard! La deuxième rue… Il y est! Mais il n’y a plus de numéros sur les maisons. Alors, le 31’? Il arpente le trottoir, son colis toujours sous le bras Quand son oncle, le frère de sa mère, sort d’un immeuble ! L’apparition. Le bonheur !
Dans les escaliers qui montent à son appartement, tonton Charles crie :
– « Jean ! Viens voir ! Yffic ! Yffic est là ! »
Sur le palier. son frère Jean.lui saute au cou et le serre, fort, très fort contre sa poitrine.

Ils reviendront à Quimper le 25…

 

 

 

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Jean BERNARD

BERNARD Jean

Une figure de l’O.S. : Jean Bernard. Jean BERNARD, né en 1923 à Pont-L’Abbé, l’un des plus jeunes membres de l’O.S., est arrêté le 10 octobre 1942 par la police vichyste.
Détenu à Mesgloaguen – Quimper, il est transféré à Monfort-sur-Meu (Ille-et- Vilaine) et condamné le 15 janvier 1943, à cinq ans d’emprisonnement par la Section Spéciale de la Cour d’appel de Rennes. Dirigé sur le grand pénitencier de Poissy, le 21 mars, il se trouve parmi 450 détenus résistants et politiques et 2000 prisonniers de droit commun.
Il prend part aux luttes pour la reconnaissance du statut des prisonniers résistants et politiques, lutte jalonnée de sanctions.
A Poissy, le 14 juillet 1943, à 19 heures, 450 détenus, suivant un mot d’ordre diffusé dans la journée, se lèvent de table et, dans un ensemble parfait, chantent « La Marseillaise », de même que des gardiens présents, impressionnés par cette manifestation.
A la suite d’une tentative d’évasion collective qui se répétera, c’est le transfert à la Centrale de Melun, puis les détenus se retrouvent, au nombre de 400 environ, à la prison départementale de Châlons-sur-Marne où on les répartit, à raison de huit par cellule, dans des conditions particulièrement pénibles d’hygiène et de nourriture.
Vers la fin de ce premier trimestre de 1941, plusieurs prisonniers originaires de la région de Pont-L’Abbé sont traduits devant la Cour Martiale allemande.
La Gestapo revient sur les jugements des tribunaux vichystes. Louis LAGADIC, qui prend la responsabilité de certains actes, est condamné à mort et fusillé le 5 avril 1944 au Mont-Valérien, le même jour que Jean-Marie BAUDRY et Yves DAOUDAL de Melgven.
En fin avril 1944, les Allemands conduisent les prisonniers au Camp de Compiègne-Royalieu, après une illusoire levée d’écrou.
Les bruits circulent déjà d’un proche débarquement allié. Les détenus espèrent que cet événement interviendra avant le départ vers l’Allemagne. Encore n’envisage­-t-on, à ce moment, faute de renseignements, la déportation que sous l’aspect d’un travail forcé en Allemagne.
Le 11 mai 1944, Jean BERNARD quitte le camp dans une longue file de détenus. On les entasse dans des wagons à bestiaux où pendant trois jours et trois nuits, ils ne pourront ni s’allonger, ni même s’asseoir, souffrant de la soif, menacés d’étouffement. Puis c’est l’arrivée au « Banhoff » de Buchenwald, le 13 mai, vers 17 heures…, les S.S.. qui matraquent, les chiens – des molosses – qui rivalisent de cruauté avec leurs maîtres. Un ordre en allemand et les détenus sont précipités vers des camions…, le camp, la condition concentrationnaire…
Jean BERNARD en réchappe en 1945.
Il vient de disparaître en 1979, année de parution prévue de ce livre qui lui rend hommage pour son aide dans l’étude de l’internement et de la déportation.
( in « Le Finistère dans la guerre »  tome 1 pages 320 et 321 )

Jean Bernard est le frère ainé d’Yves Bernard également déporté.

Audition de Jean Bernard par le Comité d’histoire de la guerre (document pdf de 16 pages, cliquer pour le télécharger)

Extraits concernant Jean Bernard dans le livre de René Pichavant « Les clandestins de l’Iroise » tome 3, ci-dessous

Jean, est le responsable du sud-Finistère, jusqu’au village de Trédudon-le-Moine dans les monts d’Arrée. Il s’apprêtait à déguerpir, car cela sentait le roussi autour de lui, mais, le 10 octobre 1942, à son bureau de contrôleur de la pomme de terre, 33 ter avenue de la gare, où il assurait une permanence, la police française l’intercepte. Elle l’accuse de sabotages, de la propagande par tracts aussi, et le traite d’« affreux terroriste ››! Comme tel, le 12, au terme d’interrogatoires musclés, elle le présente au feldwebel de service dans le quartier allemand de la maison d’arrêt. Mais les cellules surchargées ne peuvent, avec la meilleure volonté du monde, «Verstehen Sie?›› (Comprenez-vous ?), recevoir un pensionnaire de plus.
Venant à passer par là, un geôlier apostrophe le nouveau :
— «Par ici! Il me reste un strapontin! ››
Et, tout bas:
– «Suis-moi! Tu seras bien mieux du côté français…››.

Jean, lourdement condamné le 21 janvier 1943, doit légalement purger sa peine dans une « Maison Centrale de Correction ››. A Poissy, en Seine et Oise, il rejoint quatre cent cinquante détenus pour «délits de patriotisme » et deux mille repris de justice, en toute promiscuité.

Les brimades se multiplient envers les « Résistants ››, les « Politiques ». Le personnel crache dans leur soupe s’ils se plaignent de la mauvaise qualité de la nourriture. Les locaux disciplinaires sont d’une saleté repoussante.

Mais le débarquement a eu lieu en Afrique du Nord; les Alliés se battent maintenant en Italie et certains fonctionnaires virent au vent de l’histoire. Ils se montrent de plus en plus compréhensifs. Arrivent des douaniers chassés de leur poste par la GAST et reconvertis en gardes-chiourme, qui apportent un meilleur esprit.
Le I4 juillet, à dix-neuf heures selon la consigne, les « quatre cent cinquante ››, se lèvent de table et chantent « la Marseillaise « . Des gardiens, attendris, se mêlent au chœur.
Une nuit, quelques « Résistants ›› parvenus à s’extraire de leur geôle, se dirigent vers les grilles d’égouts dont ils fracturent les cadenas. Un « droit commun ›› les a dénoncés. Ils sont repris alors qu’ils s’engageaient dans les canalisations et, en représailles, l’Autorité pénitentiaire transfère tout le contingent à la Centrale des «Réclusionnaires» de Melun. A l’annonce du prochain départ, les « déplacés d’office ›› confectionnent à la hâte des tracts manuscrits appelant la population à se soulever, en plus grand nombre, contre les Occupants et, au cours du trajet en camions, les éparpillent sur la voie publique, malgré les Groupes Mobiles de Réserve qui les chaperonnent.
Dans leur nouvelle « résidence ››, ils repoussent l’offre de confectionner des filets de camouflage pour les Teutons, mais ils n’ont plus de contact avec les autres reclus aux mines patibulaires et la nourriture est meilleure, les lieux plus propres.

Un départ en masse est décidé au début de décembre 1943. Ils ont ouvert les portes de leurs cellules à l’aide d’1nstruments fabriqués avec les moyens du bord, et dix d’ entre eux, dont Jean Bernard se précipitent dans la loge du gardien-chef. Celui-ci surpris dans son sommeil, n’a guère le loisir de se défendre. Ses collègues sont maitrisés de la même manière. Ils approchent de la sortie. Las ! Les veilleurs sur le chemin de ronde les aperçoivent, ouvrent le feu, et les obligent à faire demi-tour dare-dare, dans le désordre…
Reconnus et mis au cachot. ils y seraient resté longtemps si les camarades n’avaient entamé une gréve de la faim pour obtenir leur retour.

Et les voilà transférés encore à la prison départementale de Chalons-sur-Marne, entassés sur des châlits à raison de huit par pièce de vingt-quatre mètres carrés.
Les condamnés de  la région bigoudenne vont être traduits devant la Cour martiale. La Gestapo revenait sur les affaires de sabotage dont le rapport du commissaire Soutif avait fait état si complaisamment. Ils nient dans la mesure du possible ou minimisent leur participation.

Seul Louis Lagadic, déclinant ce système de défense, revendique le rôle principal. Il est condamné à mort. (Il sera fusillé le 5 avril 1944 au Mont-Valérien, lc même jour que Jean Baudry, de Léchiagat, et Yves Daoudal, de Melgven)
Les autres sont acquittés et dirigés sur « La Santé».

Toujours à Chalons, Jean participe aux chahuts contre les conditions déplorables d’existence. Les « internes ›› crient et cognent si fort contre les murs, les portes de l ‘établissement que les soldats du Reich, en caserne juste à côté, se ruent dans les couloirs, poussent les guichets et, de rage, mitraillent l’intérieur des cellules. Deux Parisiens sont grièvement blessés…
La Direction réagit de son bord et voue les plus turbulents au cabanon pour deux mois, avec, pour nourriture, une soupe claire et trois cents grammes de pain, tous les quatre jours. Ils sont vingt, Jean Bernard est encore du nombre.
Trente-huit jours plus tard, les Allemands envahissent de nouveau les lieux. Cette fois, à la fin d’avril 1944, c’est le départ pour Compiègne…

Le 11 mai, Jean quitte Royallieu dans une file de douze cents détenus. Dans les wagons à bestiaux en surcharge, ils ne peuvent ni s’allonger ni s’asseoir. On a saupoudré la paille de chaux vive, délicate attention, pour qu’au contact de l’urine se produisent des émanations de gaz carbonique.

Vers dix-sept heures le 14 mai, les voyageurs arrivent en piteux état à Buchenwald. A peine les vantaux ouverts, les S.S. se précipitent sur eux, les matraquant à plaisir. Ils doivent se ranger, au pas de course, en colonne par cinq le long du ballast. Ceux qui, en raison de leur fatigue, ne peuvent répondre assez vite à l’ordre éructé, sont abattus sur place. Les chiens, des molosses, rivalisent de cruauté, les crocs luisants…
Le conducteur du camion qui emmène Jean Bernard roule sur les cadavres tout chauds, et s’amuse beaucoup. Un caporal leur souhaite la bienvenue en termes ironiques, que certains traduisent par :
– « Ici on entre par la grande porte et on sort en fumée».
Au même moment. le four crache une fumée jaunâtre, qui répand une odeur de chair brûlée.