Comment j’ai vécu la guerre, par Jean Kervision

39-45. Comment j’ai vécu la guerre

La 2e guerre mondiale a commencé pour ma famille et pour moi avec la Guerre d’Espagne..

Cette guerre (également désignée sous le nom de guerre civile espagnole) est un conflit qui, du 18 juillet 1936 au 1er avril 1939, opposa, en Espagne, le camp des républicains, orienté à gauche et à l’extrême gauche, composé de loyalistes à l’égard du gouvernement de Front Populaire légalement établi de la IIe République, et les nationalistes, le camp des rebelles putschistes orienté à droite et à l’extrême droite mené par le général Franco. Cette guerre se termina par la victoire des nationalistes qui établirent une dictature qui dura 36 ans, jusqu’à la transition démocratique qui n’intervint qu’à la suite de la mort de Franco.

Dès le début de la guerre, la France, L’Angleterre, l’Allemagne et l’Italie signèrent un pacte de non intervention. Si la France et L’Angleterre respectèrent leur engagement, Hitler et Mussolini, quant à eux s’empressèrent de venir en aide aux putschistes d’extrême droite espagnols . Non seulement ils leurs fournirent armes et munitions, mais ils envoyèrent également des troupes, en particulier la fameuse « Légion Condor », combattre les Républicains espagnols. Hitler considérait que la guerre d’Espagne constituait pour ses troupes un excellent camp d’entrainement en prévision de la future 2e guerre mondiale qu’il envisageait déjà.

Face à cette situation, des antifascistes de France et de tous les pays d’Europe et d’Amérique se portèrent au secours des Républicains espagnols et constituèrent les Brigades Internationales. D’autres français décidèrent quant à eux d’aider les Républicains espagnols en leur fournissant les armes et les munitions dont ils manquaient cruellement. C’est ainsi que fut créée la Compagnie France Navigation aussitôt surnommée « les Brigades de la Mer ».

France-Navigation fut créée le 15 avril 1937, sous la forme d’une société anonyme par actions de 1 000 francs, au capital de 1 million de francs porté ultérieurement à 5, puis à 30. Elle était dirigée par un Conseil d’administration de cinq membres présidé par Joseph Fritsch, militant communiste parisien et personnalité fort discrète. Les activités de cette compagnie étaient essentiellement clandestines du fait de la non-intervention qui avait été décidée par le gouvernement de Léon Blum et acceptée par vingt-huit nations, dont l’Italie et l’Allemagne. L’idée venait de l’ambassadeur de la République espagnole en France, Luis Araquistain, qui avait souhaité voir naître une compagnie de navigation politiquement sûre. Jusqu’en avril 1937, le matériel livré par Moscou fut transporté par des navires soviétiques, à partir de la mer Noire puis, plus tard, de Mourmansk. Les armes achetées en Belgique, en Tchécoslovaquie, en France ou ailleurs étaient chargées à bord de navires sous pavillon occidental, estonien ou lituanien, au départ de Gdynia, Rotterdam, Oslo, ou même Hambourg, à destination fictive de la Grèce ou du Moyen-Orient. Mais de nombreux navires soviétiques furent coulés par les sous-marins allemands et italiens et les Soviétiques décidèrent alors de confier cette mission à la Compagnie France-Navigation.

Les deux hommes clés de France-Navigation furent Giulio Ceretti et Georges Gosnat : ce dernier, ancien élève d’HEC, avait des compétences commerciales exceptionnelles. Le premier cargo (LUCIE DELMAS) fut acheté pour 1 800 000 francs empruntés à « L ‘Humanité » et à la fédération des métaux du PCF. La compagnie parvint, grâce à une gestion rigoureuse, à acheter 24 navires, de sorte que la fourniture de l’Espagne républicaine en armements de toute sorte ne connut presque aucune interruption. Si les commandants de navires étaient choisis pour leur compétence , les équipages ,quant à eux ,étaient composés de militants communistes , et les manifestes portaient « matériel agricole » alors qu’il s’agissait de munitions et d’ armements de toute nature dont des chars et des avions.

JM Kervision, service militaire à Brest

Et c’est ainsi que , pour ma famille, la guerre a commencé en 1938 , lorsque mon père , Jean Marie Kervision a été recruté par France-Navigation en tant que chauffeur –mécanicien. Il a été embarqué successivement sur le « GRAVELINES » du 16.06.1938 au 05.06.1939 soit pendant 10 mois et 14 jours puis sur le « BOUGARONI » du 17.07.1939 au 23.08.39 soit pendant 01 mois et 06 jours (au total 11 mois et 25 jours).

Un autre guilviniste, en l’occurrence Jean Le Brun a lui aussi recruté par France Navigation en tant que officier-radio .Il a été embarqué successivement sur le « BOUGARONI » du 25.02.1938 au 17.08.1938 soit pendant 5 mois et 21 jours , sur le « BONIFACIO » du 19.12.1938 au 10.05.1939, soit pendant 5 mois et 25 jours, enfin sur le « GRAVELINES » du 06.07.1939 au 09.10.1939. soit 1 mois (au total 14 mois et 10 jours). Ils ont donc navigué ensemble sur le « BOUGARONI » du 17.07.1939 au 17.08.1939 soit pendant 1 mois.

Le Boucaroni
A Mourmansk (Union Soviétique) à bord du « BOUGARONI » , J.M. Kervision 3e à partir de la gauche.

 

Pour ma part si je savais que mon père naviguait alors pour « France-Navigation », j’ignorais totalement pourquoi. Mon père était marin de commerce de profession et ses absences prolongées ( en général de 6 à 8 mois entrecoupées d’une permission de 3 semaines à un mois) ne m’inquiétaient guère. Je ne sais même pas si ma mère elle-même était au courant des activités de cette compagnie, qui, cependant, étaient loin d’être un secret pour beaucoup de gens, car dénoncées par plusieurs journaux de droite ( cf à cet égard la documentation consacrée à « France Navigation »), mais ces journaux n’étaient pas très lus dans notre région. Cependant, mon père a dû prendre beaucoup de précautions pendant l’occupation.

1938, les accords de Munich sont signés. Seul en tant que parti, le Parti communiste s’élève contre ces accords et par mesure de représailles, Daladier, Président du Conseil des Ministres décide la dissolution de toutes les instances officielles communistes, en premier lieu les municipalités dont celles de Guilvinec et Léchiagat. Les membres des conseils municipaux dissous sont remplacés par des personnes désignées par le préfet.

Septembre 1939. Alors que je m’apprête à entrer en 6e au Lycée de Quimper, nous assistons, à Tal ar Groas, au départ des hommes mobilisés ( nos instituteurs en particulier). Le car Guiffant les conduit à la caserne du 118e régiment d’Infanterie de Quimper d’où ils sont ensuite dirigés vers leurs corps d’armée respectifs et certainement pour la plupart d’entre eux vers le Front. Commence alors la «  drôle de guerre » qui va durer jusqu’en mai 1940.

Octobre 1939. Nanti d’une bourse d’étude, j’entre en sixième au Lycée La Tour d’Auvergne de Quimper. Au bout de quelques semaines, le Lycée est partiellement replié sur l’E.P.S. DE PONT-L’ABBÉ ( École Primaire Supérieure ) par crainte des bombardements de l’aviation allemande. Nous y reviendrons avant la fin de l’année. Entre temps, trois semaines de vacances inespérées pour cause de varicelle ( l’éviction était de rigueur à cette époque).

Mai 40 : début de l’invasion allemande. La peur s’installe. Quelques gros chalutiers boulonnais fuyant l’avance allemande font escale au Guilvinec avant de mettre le cap au sud. Cependant quelques familles s’installent à Guilvinec et à Léchiagat.

Un deuil dans la famille : Joseph JEANNES, mari de notre cousine Florestine TANNIOU, directrice de l’école publique de Trégunc vient de trouver la mort sur le Canal Albert, en Belgique. Estafette circulant à bicyclette sur les bords du canal, il est mitraillé par un avion allemand.

A Guilvinec et Léchiagat, beaucoup de familles – de marins-pêcheurs en particulier- s’interrogent sur un départ éventuel, à l’instar des Boulonnais. M. QUEBRIAC, administrateur de l’Inscription Maritime, intervient alors pour faire comprendre à la population que ces départs massifs pouvaient créer le drame par intervention de l’aviation et des sous-marins allemands. Intervention entendue, l’exode n’eut pas lieu.

Des départs eurent lieu cependant avant et dès après l’arrivée ces Allemands, ceux des jeunes – et moins jeunes – qui quittèrent Guilvinec pour rejoindre l’Angleterre et les Forces Françaises Libres ( voir par ailleurs les articles du site).

Épisode de l’officier de marine.

Ce récit, je le tiens de mon ami Fernand Garniel. Quelques jours avant l’arrivée des troupes allemandes, une voiture de la Marine Nationale française se dirigeant vers le port, s’arrête au carrefour de Tal ar Groas, près de la boulangerie Kernaflen. Dans la voiture, un capitaine de corvette et son chauffeur. Le capitaine bavarde un peu avec Kernaflen et s’enquiert de la gendarmerie. Il s’y rend et demande au gendarme Garniel ( le père de Fernand) de lui réquisitionner un bateau de pêche pour qu’il puisse filer en Angleterre. Étonnement et méfiance du gendarme qui répond que cela n’entre pas dans ses attributions étant donné qu’il existe au Guilvinec une administration des Affaires Maritimes secondée par une gendarmerie maritime. Ce qu’un capitaine de corvette aurait dû normalement savoir. Celui-ci se rend donc à l’Inscription maritime où il est reçu par l’Administrateur QUEBRIAC qui, bien sûr, s’étonne lui aussi de voir un officier de marine venir au Guilvinec et non à Brest ou Lorient où la Marine nationale procédait à des évacuations devant l’avance allemande. QUEBRIAC refuse lui aussi, arguant que la demande n’entre pas dans ses compétences. Eugène Kernaflen a affirmé par la suite avoir reconnu son capitaine de corvette sous l’uniforme d’officier allemand. Était-cela le service de renseignements allemand ( La « cinquième colonne ») qui se mettait en place pour étudier les possibles filières de départ vers l’Angleterre ?

Fin mai 40 : arrivée des premiers soldats allemands au GUILVINEC ; les tout-premiers, deux motocyclistes montés sur un side-car, habillés de longs imperméables de cuir gris, mitraillette au travers de la poitrine le casque surmonté de feuillages en guise de camouflage .

Je prenais de l’eau à la pompe municipale de Tal Ar Groas ( nous n’avions pas encore l’eau courante, bien sûr) quand ils se sont arrêtés devant la boulangerie de l’ancien maire, Eugène KERNAFLEN où ils se sont largement servis en pain, confitures et boîtes de sardines à l’huile, et sans doute étaient-ils affamés car ils ont goulûment dévoré le tout en même temps !

Quelques minutes plus tard, sont arrivés plusieurs véhicules militaires entièrement camouflés eux aussi par des feuillages et remplis de soldats qui fusils ou mitraillettes à la main se sont alors dispersés en bon ordre dans les rues avoisinantes.. Apparemment bien renseignés, les occupants s’installent : la Kommandantur au Château de Men-Meur ; le Château de Kergoz, l’école publique de filles, sont occupés par différents corps de troupe ; la GAST ( douane allemande) s’installe sur le port : plusieurs maisons bourgeoises sont ainsi réquisitionnées et leurs habitants doivent cohabiter avec l’occupant. Un poste de surveillance est établi au pied du phare de Guilvinec et toute embarcation sortant ou rentrant au port devait présenter les « ausweis » (carte d’identité de pêcheur établie par la Gast) de tout l’équipage. Les établissements de vins Le Nadan réquisitionnés eux aussi vont devenir d’immenses ateliers de réparations et d’entretien des armements anti-aériens basés, quant à eux, à Poulguen. Une activité très importante va y régner durant toute la guerre.

L’occupation allemande commençait : elle allait durer quatre longues, très longues années . (cf à cet égard , tous les articles de P.J. Berrou sur le sujet)

Dès les premiers jours le couvre-feu est décrété par la Kommandantur. L’annonce en est faite par le crieur public d’une part et de nombreuses affiches sont placardées un peu partout par les autorités allemandes d’autre-part. Interdiction de sortir de chez soi de 20 h à 6h du matin sauf exception. Il faut alors être muni d’un « ausweiss » délivré par la kommandantur ( selon les circonstances cet horaire peut être modifié, contrainte allégée ou aggravée). Toute personne prise en défaut par la «  patrouille » de trois soldats est aussitôt conduite à la kommandantur pour y passer la nuit et souvent « invitée » à cirer les bottes des militaires. Premier incident tragique. Un habitant du Guilvinec, surpris dans la rue après le couvre-feu est abattu par la patrouille : il n’avait ni entendu, ni répondu aux sommations, et pour cause, il était sourd et muet.

Pétain signe l’armistice. L’État Français mis en place, la collaboration commence. Premier effet chez nous : la traque des militants communistes et de quelques autres soupçonnés d’appartenir à la Résistance, d’abord par les gendarmes français, puis par la sinistre Gestapo avec laquelle certains policiers français collaboraient étroitement ( Cf «  Le commissaire SOUTIF » et ses sbires).

1940 J’entre au Cours complémentaire du Guilvinec. Mis en place l’année précédente par M.Prigent Tudy, Directeur de l’École primaire que je quitterai en 1945 pour entrer à l’École Normale d’instituteurs d’Angers.

Dés le début même de l’occupation , commencent les innombrables difficultés de la vie quotidienne et notamment les restrictions alimentaires et autres puisque, en vertu du traité signé par Hitler et Pétain, la France devait assurer le ravitaillement de l’ensemble des troupes d’occupation. S’est ajouté à cette obligation le véritable « marché noir » auquel se sont livrés de gros collaborateurs – et quelquefois moins gros – au bénéfice de l’occupant. C’est dire que la population dans sa grande majorité ne disposait plus que de quelques « miettes » et que, bien souvent, les fameux tickets d’alimentation n’étaient même pas honorés. Chacun devait se débrouiller comme il le pouvait…. . Eté 1940, les soldats allemands qui stationnent à Guilvinec, préparent «  l’invasion » de l’Angleterre en s’entrainant dans le port sur des chaloupes. Spectacle que nous suivions des yeux sur le bord de la grève et qui nous amusait beaucoup .

Durant les étés 1941 et 1942, j’embarquais comme mousse à bord de l’Yvette –Pierre, sloop qui durant cette période pratiquait la pêche au maquereau de ligne dans la baie de Saint-Nazaire. Une aubaine pour moi, au lieu de dormir à bord, j’étais hébergé chez mon Parrain, Jean Le Bléïs et son épouse Anna Garo qui, réfugiés de Saint-Nazaire sévèrement bombardée, habitaient au 18 rue de la Douve. Tous les matins, vers 5 heures, j’accompagnais mon parrain, marin-pêcheur lui-même, vers le port où je retrouvais mon bateau. L’équipage était composé de Baptiste Le Pape, le patron, Son frère, Yvon Le Pape, trois autres hommes d’équipage, Etienne Coïc, Gustave Breton, Théophile Coïc, et moi-même, comme mousse. Mon travail, outre la pêche proprement dite, consistait, chaque soir, au retour au port du Croisic, d’aller, muni de deux grand seaux, dans l’une ou l’autre des usines de conserve prendre une bonne quantité de têtes et boyaux de sardines. Durant le trajet vers les lieux de pêche ( une heure de route environ), je préparais la «  boëtte » qui, jetée à l’eau le long du bateau, devait attirer le poisson. Pour ce, j’écrasais les têtes dans un hachoir à viande et les mélangeais à du tourteau d’arachide. Mélange peu ragoûtant, il faut le dire, mais cependant très efficace car la pêche était bonne. Un jour de juillet 1942, alors que nous étions en pêche, bateau arrêté, j’aperçus en levant les yeux, à une centaine de mètres, venant dans notre direction, un sillage qui se distinguait nettement sur une mer très calme ; j’alertais aussitôt l’équipage. Un des hommes s’exclama aussitôt «  un sous marin !». En effet, celui-ci, un « U.Bout », faisait bientôt surface et s’arrêtait à une quarantaine de mètres de « l’Yvette-Pierre ». Pas trop d’inquiétude cependant car nous savions être à proximité de Saint-Nazaire et manifestement ce sous-marin rentrait de campagne et regagnait la base sous-marine. Du Cockpit, sortent quatre marins ; ils déploient un canot pneumatique et, mitraillette en bandoulière se dirigent vers nous. Deux d’entre eux montent à bord et, dans un français approximatif, nous demandent de leur donner du poisson. Le patron leur désigne quelques caisses déjà pleines. Les deux marins remplissent deux grands sacs de caoutchouc et l’un d’entre eux tend au patron une liasse de deutschemarks. Sourires et remerciements, ils regagnent le sous marin qui replonge aussitôt et se dirige effectivement vers Saint-Nazaire. En 1942, la bataille de l’Atlantique faisait rage et déjà nombre d’U-Boot avaient disparu sous les bombes des avions et des et des mines des chasseurs de sous-marins anglais ou américains. Mais manifestement, ces hommes n’avaient pas mangé de nourriture fraîche durant cette campagne qui devait durer assez longtemps pour qu’ils n’aient pas pu résister à l’envie de manger une nourriture fraîche. Ce qui m’a frappé surtout c’est leur barbe et leur chevelure hirsutes et la saleté de leurs vêtements. Par la suite, j’ai beaucoup regretté de ne pas avoir retenu le numéro de ce sous-marin, car, avec les moyens dont nous disposons aujourd’hui, j’aurais pu savoir si ces hommes avaient ou non survécu à la guerre. Lorsque nous sommes rentrés au port, le patron m’a chargé d’aller à la banque échanger les deutch-marks. Je dois dire que la somme que je ramenais couvrait très largement le prix réel du poisson qu’ils avaient prélevé à notre bord.

Fin 42 , début 43 début des bombardements intensifs sur Brest et Lorient par l’aviation alliée. Anecdote de l’avion américain tombé en baie d’Audierne . Mitraillage des parachutistes auquel deux camarades et moi avons assisté réfugiés dans le cimetière du Guilvinec. A l’arrivée au sol, l’un d’entre eux est tué par un soldat allemand qui « aurait perdu son sang-froid » selon sa hiérarchie qui fit savoir que ce soldat avait été sévèrement puni.. L’aviateur fut inhumé «  avec les honneurs » au cimetière de Saint-Jean-Trolimon mais la population n’eut pas le droit d’y participer. Durant la nuit suivante, sa tombe fut couverte de fleurs. Sauvetage de l’un des aviateurs par la famille Crédou

1943 . A l’écoute de la BBC et de Radio-Londres Londres ( « Les Français parlent aux français » – « Radio-Paris ment , Radio Paris est allemand » , «  Voici les messages personnels » , etc…). Dans notre quartier de Lostendro, un seul et unique poste de radio, celui du vieux Fiacre TOULARASTEL, l’épicier du quartier. En été, après le couvre-feu, alors que quelques jeunes – dont j’étais – faisaient le guet aux coins des rues en cas de survenue de la « patrouille », quelques adultes, accroupis et ainsi cachés par la margelle du puits qui se trouvait à proximité de la fenêtre (grande ouverte pour la circonstance) écoutaient très attentivement Radio Londres, à charge pour eux de propager ensuite les nouvelles dans tout le quartier, nouvelles qui, à l’époque, étaient le plus souvent réjouissantes car la Wermarcht commençait à déjà subir de sérieux revers sur le front russe. Ma mère avait noté sur un papier les différentes péripéties de la guerre, notamment sur le Front Russe et, pour ma part sur mon vieil atlas géographique, je suivais, d’abord le recul des troupes soviétiques, puis fin 1942 et 1943, après la Bataille de Stalingrad, leur avance d’abord lente puis de plus en plus rapide.. Le moral des occupants en prend un coup et ils deviennent de plus en plus « méchants ». De l’aveu de certains d’entre-eux qui fréquentaient les commerces locaux, leur angoisse était de devoir partir sur le front russe. Couvre-feu souvent avancé à 18h au lieu de 20h. Patrouilles multipliées.

Durant quelque temps , un groupe de « panzers » vinrent au repos à l’école des filles avec leurs chars et et leurs sinistres uniformes noirs décorés d’ une affreuse tête de mort. Venaient-ils du Front de l’Est ? Les pires bruits circulaient sur leur compte et quand les chars circulaient dans les rues les habitant s’empressaient de rentre chez eux, la peur au ventre .

La Résistance intérieure faisait déjà parler d’elle depuis quelque temps : sabotages de toutes sortes dans tout le Pays Bigouden. L’occupation se durcissait de plus en plus. La gestapo bien secondée par la police de Pétain ( commissaire Soutif ) sévissait durement. Les arrestations se multipliaient et plusieurs groupes de patriotes furent fusillés, par exemple à Poulguen en Penmarc’h dans le « stand » de tir des occupants. Les habitants des maisons les plus proches furent contraints de s’enfermer chez eux durant la fusillade, mais plusieurs d’entre eux virent passer les camions transportant les condamnés par les lucarnes de leurs maisons, mais, surtout, entendirent chanter la Marseillaise.

12 juin 1944 . Grande rafle à Guilvinec –Léchiagat. Tous les hommes de 16 à 70 ans ( j’en suis) sortis du lit à 6h du matin sont conduits, en rang par quatre, les mains sur la tête, encadrés par les soldats allemands et surtout caucasiens ( armée du Général soviétique Vlassov qui, fait prisonnier, avait choisi de collaborer avec les Allemands et avait formé une armée de supplétifs)

Pour ma part, sortant de la maison sur la rue, j’ai reçu un magistral coup de pied aux fesses assorti d’un geste comminatoire m’ordonnant de mettre les mains sur la tête. Nous sommes alors conduits dans un vaste enclos grillagé accolé à l’usine Chacun de Men-Meur. Sont parqués là environ deux cents hommes de Guilvinec et de Léchiagat. Nous constatons alors qu’il y a quelques manquants qui ont pu échapper à la rafle. Ce n’est que bien plus tard que nous apprendrons que les gendarmes du Guilvinec, prévenus la veille de la rafle, avaient réussi à alerter un certain nombre de jeunes qu’ils jugeaient particulièrement susceptibles de partir pour le STO, les sauvant ainsi de cette déportation. Malgré cette intervention des gendarmes, très risquée pour eux, plus d’une vingtaine de jeunes de Guilvinec et de Léchiagat n’y ont pas échappés.

Le « tri » avait eu lieu le lendemain de la rafle ( le premier jour il ne s’était rien passé et durant ces interminables heures d’attente , nous nous demandions avec angoisse quel sort allait nous être réservé). Un groupe d’officiers allemands , secondés par un jeune guilviniste E.G. supplétif de la gestapo , examinait les pièces d’identité et selon le cas dirigeait les hommes soit à droite , soit à gauche. Nous avons vite compris que vers la droite , compte tenu de l’âge de ceux qui s’y dirigeaient ce n’était pas très bon. Quand mon tour est arrivé , j’avais sur moi , outre ma carte d’identité. L’ausweis de marin-pêcheur qui m’avait été délivré par la Gast au moment de mon embarquement sur l’Yvette –Pierre. L’authenticité de cette pièce d’identité , délivrée par leurs propres services ne faisait aucun doute pour les Allemands , ce qui n’était pas le cas des cartes d’identité délivrées par les services français dont ils savaient qu’elles étaient souvent falsifiées quand elles n’étaient pas tout simplement fausses. Malgré ma taille ( j’étais déjà grand à 16 ans) j’ai donc été dirigé vers … la gauche. Tous les jeunes hommes parqués ( je les connaissais presque tous) ont été rapidement embarqués dans des camions et sont donc ainsi partis vers …..,- nous l’avons su plus tard – l’Allemagne et le service du travail obligatoire. ( cf la liste des déportés dans l’article «

Le diplôme de « Franc-Tireur et Partisan Français » FTPF de mon père Jean-Marie Kervision

1944.06.12 Rafles à Guilvinec-Léchiagat » de P.J Berrou ).. Quant à nous , les « épargnés » nous avons été libérés dans le courant de l’après-midi..

Début août 1944 ,La panique s’installe chez les occupants . Les départs se précipitent , d’abord les Allemands qui utilisent tous les véhicules disponibles , laissant derrière eux les soldats caucasiens dont , sans doute , celui qui m’avait malmené lors de la rafle du 12 juin ( cf dans le site , l’article de Pierre-Jean Berrou «  De la Résistance à la Libération »

Bien entendu , durant toutes ces années d’occupation , notre scolarité a été perturbée. Fin mai 1944 , j’obtiens mon «  brevet élémentaire » mais je poursuis mes études au cours complémentaire une année de plus. Octobre 1945. faute d’avoir pu participer au concours d’entrée à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Quimper, je me présente à l’E.N. d’Angers au 14 rue de la Juiverie et je suis reçu. La rentrée s’effectue dans des conditions exceptionnelles. Occupée par les Allemands durant toute la guerre, l’E.N a subi quelques dégâts : nous pouvons nous y installer , mais dans des conditions plutôt . Les normaliens eux-mêmes doivent participer à la remise en état et, pendant toute une première partie de l’année , nous devons , sous la conduite de M. Schmodérer , notre prof. d’horticulture, contribuer à la remise en état du jardin , potager en particulier. Ses légumes seront d’un apport non négligeable à la cuisine ( nous sommes encore en période de restrictions drastiques )..Autre problème important : l’Ecole Normale de Savenay ( Loire Atlantique, encore « inférieure » à l’époque) occupée elle aussi ,a été tellement saccagée que les Normaliens ne peuvent s’y installer et rejoignent l’E.N. d’ Angers . S’ajoutent à eux les Normaliens ( d’Angers et de Savenay) qui , ayant participé à la Résistance à l’occupant nazi , n’avaient pas tout à fait terminé leurs études. Le Directeur , M.Chotard, suggére à ceux qui habitent Angers , et qui l’acceptent (ils ne seront que quelques-uns) , de rentrer chez eux le soir Dans les dortoirs, on ajoute le maximum de lits et les repas se prennent en deux services. Bien entendu , les salles de cours sont insuffisantes elles aussi et seuls les 1ère et 4e années étudieront à l’E.N. les deux autres promotions iront au Lycée David d’Angers. Cette situation va durer deux années et en octobre 1947 tout rentre dans l’ordre.

Dès les premiers jours de la rentrée, un hommage solennel est rendu à plusieurs normaliens qui ont payé de leur vie leur participation à la Résistance à l’occupant :

BENIER Charles, né en 1923, décédé en déportation le 11 mai 1945.

BOSSER Raymond EN d’Angers en 1941. Lieutenant FTPF tué en Bretagne en 1944, près de Lorient

BRIANT Marius né le 31 janvier 1921, fusillé à Berlin le 29 mars 1944

BROSSARD René , né le 14 janvier 1923 , décédé sous la torture à la prison du Pré Pigeon à Angers le 24 octobre 1943 .

CLEMENT Alfred, né le 31 décembre 1924 , fusillé au Pré Pigeon 13 décembre 1943

CRETIN Bernard, EN en 1941, arrêté en 1943 on ne connait ni le lieu, ni la date de sa mort

DUVEAU Maurice, né le 06 avril 1922, assassiné le 11 avril 1945 à Ravensbruck

FONTAINE Robert, né en 1925, arrêté le 29 juin 1943, décédé à Buchenwald-Dora, probablement en janvier 1944.

MANGEL Jacques, né en août 1924, arrêté en juin1943, probablement décapité .

MOINE André, né en 1924, fusillé au Pré Pigeon le 15 décembre 1943

PORCHER Pierre, né le 21août 24 fusillé au Pré Pigeon le 13 décembre 1943

TIGEOT Adrien, né le 29 mai 1923, fusillé au Pré-Pigeon le 13 décembre 1943 .

TREMBLAY René, entré à l’EN en 1941, mort à Dora le 12janvier 1944

Outre ces Normaliens, plusieurs Instituteurs du Maine et Loire ont eux aussi payé de leur vie leur participation à la Résistance à l’occupant.

Malgré tous les inconvénients cités plus haut , nos quatre années d’études se passent à peu près normalement, si ce n’est que nous avons eu quelquefois un peu faim, et ce malgré tous les efforts de l’économe pour nous assurer une nourriture à peu près correcte. Un exemple : il avait demandé à tous ceux d’entre nous dont les parents habitaient la campagne et qui n’utilisaient par leurs tickets de rationnement de les lui apporter. Il s’en est suivi une amélioration assez substantielle de notre ordinaire .

Quelques jours avant la rentrée d’octobre 45, je reçois ma nomination, professeur de mathématiques au Cours complémentaire de Segré. Je prends donc le train et me présente à l’Inspection académique d’ Angers . Jugez de ma désillusion quand j’apprends que le normalien de la promotion précédent la mienne et qui occupait le poste avait omis de déclarer à l’Inspection qu’il ne partait au service militaire qu’au début du mois de novembre . Il fallait donc me trouver un poste provisoire, et ce fut PIGNEROLLE !

Un petit aperçu historique pour comprendre ce qu’était Pignerolle .

En 1943, la Kriegsmarine réquisitionne le château de Pignerolle pour y installer son centre de communication. Six cents ouvriers y construisent onze blockhaus et des baraquements pour près d’un millier de marins allemands. Les Allemands quittent les lieux en 1944, laissant derrière eux un parc dévasté et les blockhaus en feu. M’est alors revenu en mémoire le sous-marin allemand rencontré en baie de Saint Nazaire

En 1946, les baraquements allemands permettent à 1 000 personnes, dont les logements ont été détruits pendant la guerre, de retrouver temporairement une habitation. Une vraie vie s’organise avec une école, un poste de police. C’est donc à l’école , en baraque elle aussi, que je vais m’occuper d’un cours élémentaire d’ une quarantaine d’élèves. Ces enfants réfugiés, marqués par la guerre pour la plupart sont gentils, pas de problème d’autorité. Le seul inconvénient, quelques élèves partent, d’autres arrivent, non scolarisés jusqu’alors et je dois m’efforcer de les mettre à niveau. Pas facile pour un débutant, mais je ne m’en tire pas trop mal d’après mon directeur qui, m’a-t-il dit , me voit partir avec regret .

Début novembre, je rejoins donc le Cours Complémentaire de Segré dirigé par M.Brialy ( oncle de Jean-Claude Brialy ) et où je vais exercer dans un cours élémentaire 2e année de 35 élèves. M. Brialy me fait alors une proposition à laquelle je souscris tout de suite : assurer la surveillance générale de l’internat ( 130 internes environ ) avec l’aide de quatre surveillants choisis parmi les grands élèves, moyennant quoi je suis nourri et logé .Je m’installe donc dans une petite chambre donnant sur la cour de l’établissement , bien pratique pour la surveillance . Je prendrai tous mes repas dans les cuisines où « sévit » M. PEDRON . Il a l’âge d’être mon père et nous sympathisons tout de suite . Cette amitié me vaudra d’avoir très souvent , un petit supplément au menu «  normal », appréciable en ces temps où sévissent encore les restrictions .

L’année scolaire se termine et je quitte donc Segré pour rejoindre le Finistère où je vais pour exercer grâce à un exéat ( en fait une permutation avec deux collègues souhaitant quitter le Finistère pour le Maine et Loire ) . Marianne et moi nous nous retrouvons après une longue séparation de quatre années ( entrecoupées seulement par les vacances) . .Nous nous marions le 23 septembre 1950 et le 30 nous rejoignons la petite école à deux classes de Guiler-Sur-Goyen où nous exercerons pendant onze années , puis Plomeur pendant 22 années .