Les rafles de juin 1944 à Guilvinec-Léchiagat

 

Après l’histoire des Guilvinistes dans la « France Libre » relatés dans le bulletin n°2, on pouvait envisager l’étude de la Résistance clandestine intérieure avec ses multiples facettes (distribution de tracts, réseaux de renseignements, trafic d’armes, etc.) et celle des combats de la Libération auxquels ont participé les différents groupes FFI. et F.T.P. de Guilvinec-Léchiagat à Audierne, Crozon, Lorient, etc.
Par nature même cette Résistance était constituée de groupes séparés les uns des autres, accomplissant des actions isolées dont l’analyse aurait demandé beaucoup de temps.
Aussi, le thème étudié dans ce bulletin est plus limité mais touche de près l’action de la Résistance. Il s’agit des rafles de juin 1944 et de leurs conséquences pour un grand nombre de familles. Pour les générations de plus de 50 ans, c’est certainement, avec les tempêtes et les naufrages, l’événement qui a Je plus frappé l’ensemble de la population locale ; un fait qui est resté profondément gravé dans tous ses détails chez les acteurs ou les témoins 43 ans après ; un événement qui appartient à la mémoire collective mais dont la relation écrite n’a été faite nulle part.
Même si l’évocation de ces faits peut être douloureuse pour certaines familles malgré le recul du temps, même si cela peut réveiller des sentiments d’amertume, nous pensons que pour les plus jeunes générations, l’histoire dramatique vécue par leurs aînés ne doit pas se limiter à une simple liste de noms écrits quelque part dans un dossier
poussiéreux.

Les grandes rafles de juin 1944
à Guilvinec-Léchiagat
par Pierre-Jean Berrou

Consulter et télécharger ce dossier en PDF (extrait du bulletin municipal du Guilvinec n° 4 de 1987)

Publicités

De la Résistance à la Libération

LA RÉSISTANCE – LA LIBÉRATION AU GUILVINEC-LÉCHIAGAT

Par Pierre-Jean BERROU ( Bulletin Municipal « Ar Gelveneg » N°11 – 1996 )

Vous pouvez ici télécharger une copie de ce document au format PDF

Ce dernier article de Pierre-Jean comporte quelques redites par rapport à ses articles  sur Le Guilvinec dans la guerre  parus dans les précédents numéros de « Ar Gelveneg », mais nous avons tenu à le publier in extenso , d’abord par respect pour l’auteur , mais surtout parce qu’il constitue un véritable « survol » de cette période douloureuse mais combien héroïque de notre histoire locale. Encore une fois grand merci à Pierre-Jean pour tous ses articles, pour toutes ses enquêtes minutieuses, véritable travail de fourmi, qui révèle chez lui une véritable passion d’historien. A noter d’ailleurs que, outre ses articles sur la guerre et l’occupation, que Pierre-Jean a « commis »  bien d’autres documents sur l’histoire guilviniste, publiés  tant dans notre bulletin municipal, que dans la revue « Cap Caval » J.K

****************************************

La Résistance des Guilvinistes durant I’occupation a déjà été évoquée dans le bulletin n°2, mais elle concernait surtout la Résistance extérieure, celles des « Français Libres » du Général de Gaulle, combattant sur mer, outre-mer et sur les divers champs de bataille de la libération. A la différence des maquisards et francs-tireurs, soldats sans uniforme de la France occupée, ces volontaires se battaient dans des unités militaires aux côtés des Alliés.

L’anniversaire du débarquement en Normandie du 6 Juin 1994 nous aurait donné I’occasion de rappeler le rôle de Mathieu Bargain à la barre de la « Combattante » qui vint jusqu’à s’échouer devant Courseulles afin de neutraliser les batteries avant I’arrivée des premières vagues d’assaut. Huit jours plus tard, Mathieu conduisit le Général de Gaulle sur le sol français. « C’est la première fois depuis Juin 40 que je l’ai vu sourire » aimait-il rappeler. Au large des côtes normandes, des croiseurs français, le Montcalm, I’E.Betin pilonnaient les défenses ennemies. Dans les équipages quelques marins bigoudens, comme Vincent L’Hénoret de Léchiagat.

Qu’on nous pardonne d’avoir oublié un « Français Libre » de la première heure, Jean Béchennec, horloger à Léchiagat. Mobilisé en 1939 dans l’aéronavale de Lanvéoc, il fut évacué vers I’Angleterre au moment de la débâcle de Juin 40. Plutôt que de revenir en France « dans la gueule du loup ». il s’engagea dans I’aviation naissante de la « France Libre ». En revenant de « L’Olympia, ou il signa son engagement, il resta ébahi devant le spectacle insolite de marins de Léchiagat en coton bleu et en sabots de bois, disparaissant dans la foule londonienne de Trafalgar Square : Raphaël Quideau, A. Caillard, Emile Péron, etc… en effet venus du Guilvinec en bateau de pêche se dirigeaient eux aussi vers « l’Olympia ». Jean fit toute la guerre dans I’aviation française : périple en Afrique, Bangui, Tchad, Koufra etc. et en Angleterre dans la R.A.F.

Oublié aussi, lsidore Guillamet. ll était radio à bord du sous-marin Ajax quand celui-ci fut coulé par les Anglais. L’équipage fut fait prisonnier mais plus tard en Afrique du Nord, il fut incorporé dans le régiment blindé des fusiliers-marins de la 2eDB qui débarqua en Normandie.

Rappelons que cette Résistance extérieure a été honorée par I’attribution de la croix de « Compagnon de la Libération » à Roger Guillamet, S.M. radio à bord du Sous-marin Rubis et, à titre collectif au premier bataillon de fusiliers-marins qui s’illustra à Bir-Hakeim, en ltalie, et qui comprenait dans ses rangs dix Guilvinistes.

La liaison entre la France occupée et la « France Libre » fut réalisée par des réseaux d’évasion, de renseignements et de trafic d’armes. Raymond Le Corre, Marcel Guénolé, Henri Le Goff, Michel Baltas, traversèrent plusieurs fois la Manche à la barbe des Allemands avant d’être arrêtés et déportés à Buchenwald (du moins pour les trois premiers cités). De même, Martial Bizien du célèbre réseau d’Estienne d’Orves, ne dut la vie qu’en raison de son jeune âge mais connut l’emprisonnement en Allemagne.

A la question qu’on pourrait poser : y a t il eu une Résistance au Guilvinec pendant l’occupation allemande? On peut déjà répondre oui. Mais la Résistance a pu prendre des formes très variées, y compris la résistance civile et même passive comme le refus de la collaboration. C’est par exemple le comportement de l’administration municipale qui continua à délivrer des cartes d’alimentation aux jeunes du S.T.O. Cela n’allait pas toujours sans risque. Corentin Loussouarn, le secrétaire de mairie fut quelque temps gardé et interrogé à la Kommandantur pour avoir selon les feldgendarmes fait prévenir René Guénec de I’imminence de son arrestation. Et qu’aurait-il enduré si les occupants avaient découvert 3 revolvers provenant des réquisitions de 1940 cachés dans un placard de la mairie ?

N’est-ce pas de la résistance la conduite de Marcel Gléhen, prisonnier de guerre en Allemagne qui s’évada trois fois. D’abord d’un commando de travail de la région de Francfort mais il fut intercepté en France par un garde forestier, puis une seconde fois, mais repris à la frontière, il fut transféré au sinistre camp de Rava-Ruska, en Ukraine, le « ‘camp de la goutte d’eau », et une troisième fois du bataillon disciplinaire dans lequel il avait été versé. Mais hélas il fut repris à nouveau arrêté. Les tentatives des uns et des autres avaient pour effet d’obliger les Allemands à renforcer leur surveillance. C’était d’autant d’hommes en moins sur les fronts. Chacun à sa place a pu ainsi faire ce qu’il fallait.

Dans cet article nous allons présenter la Résistance intérieure constituée le plus souvent d’organisations cloisonnées et d’actions séparées pour des raisons d’efficacité. Pas d’actes spectaculaires, pas d’attaque ouverte contre les Allemands avant 1944, la clandestinité I’imposait. Nous avons déjà évoqué cette Résistance dans le bulletin n°4 à propos des rafles du 12 Juin 44 consécutives à I’action prématurée des F.T.P. contre I’armée allemande à Plomeur, action aux conséquences malheureuses. Il convient de noter, cependant, que ces Résistants avaient répondu à l’appel du Général De Gaulle qui incitait la Résistance intérieure à l’action armée pour retarder au maximum les mouvements des troupes allemandes vers la Normandie.

La Résistance des Guilvinistes durant I’occupation a déjà été évoquée dans le bulletin n°2, mais elle concernait surtout la Résistance extérieure, celles des Français Libres » du Général de Gaulle, combattant sur mer, outre-mer et sur les divers champs de bataille de la libération. A la différence des maquisards et francs-tireurs, soldats sans uniforme de la France occupée, ces volontaires se battaient dans des unités militaires aux côtés des Alliés.

*********************************************

La Résistance à travers livres ou films connaît deux types de critiques contradictoires. Tantôt on a reproché aux résistants leur attitude trop « attentiste » jusqu’au départ des Allemands, tantôt il leur est reproché leurs actions trop précoces déclenchant des répressions terribles. Disons tout de suite que l’engagement tardif n’était pas sans danger. C’est dans les deux derniers mois de l’occupation que les Allemands ont commis le plus d’exactions. Qu’en était-il au Guilvinec-Léchiagat ?  Quelles étaient les possibilités offertes pour une résistance?

LE GUILVINEC PENDANT L’OCCUPATION

Nous I’avons dit, de 1940 à 1944, Le Guilvinec regorgeait d’Allemands. La Kommandantur disposait d’une garnison d’une cinquantaine de soldats et des services dispersés dans toute la ville. De plus des compagnies entières séjournaient au repos à Kergoz, à l’école des Filles ou bien s’entraînaient au tir contre-avions sur les dunes. D’énormes canons tractés de 105 passaient et repassaient au nord de la Ville. Les Guilvinistes s’étaient habitués aux bruits de la guerre. Les explosions des obus dans le ciel touchant une cible traînée par un avion ne détournaient même plus les regards. Par ailleurs, la GAST ou douane assurait la surveillance du port et de ses abords. Organiser la résistance sur le territoire même du Guilvinec relevait d’une audace quasi-inconsciente. Pas de garnison à Léchiagat mais un poste de douane; au Villoury à Tréffiagat un casernement et un émetteur. Les Allemands soupçonnaient I’existence de « terroristes » à Léchiagat qu’ils dénommaient la « petite Angleterre ».

La population du Guilvinec et la garnison cohabitaient sans heurt mais point de collaboration. Les Allemands fréquentaient de préférence les cafés où ils étaient bien reçus. Mais pas ceux où on leur répondait comme à Tal-Ar-Groas « Nicht , netra, pour vous mon pauvre monsieur « . La plupart des marins évitaient les premières nommés. Il fallait bien regarder autour de soi pour prononcer un peu fort le mot « boche ». L’état Français ayant choisi la collaboration, les R.G. ou renseignements généraux du commissaire Soutif de Quimper disposaient de deux correspondants au Guilvinec comme à Tréffiagat.

Les communistes fichés avant-guerre étaient particulièrement surveillés. Stupéfiant ! Le commandant de la place, comme le médecin-chef avouèrent en privé que des lettres de dénonciation parvenaient à la Kommandantur mais qu’elles allaient au panier ! Quel était leur contenu ? Probablement des faits de marché noir !

Les Guilvinistes soupçonnaient le personnel civil travaillant pour les Allemands, de leur fournir des renseignements. Mais rien de prouvé. Plus sérieux, la Gestapo délégua au Guilvinec des agents recruteurs. Un jeune Guilviniste, Eugène G. s’affichait trop ouvertement à leurs côtés. Après sa dénonciation et ses responsabilités dans I’emprisonnement de Roger Larzul,  Adolphe Cossec et Joseph Le Breton en Septembre 1943 au pardon de la Tréminou, deux résistants de Pont- l’Abbé venus à bicyclette tentèrent en décembre de I’abattre chez lui en plein jour mais ils le ratèrent. Une opération risquée que I’on confia à des « étrangers » (on sut après la guerre que des Guilvinistes participèrent à la liquidation d’un châtelain de Gouesnac’h, collaborateur notoire). Les coups de révolver n’inquiétèrent pas les Allemands de Kergoz tout proches mais I’attentat déclencha des représailles : couvre-feu à 7 h du soir pendant huit jours, patrouilles renforcées, etc… Que se serait-il passé pour un attentat contre un Allemand ?

A Léchiagat , on déplorait I’engagement dans la L.V.F. sur le front russe d’un gars du pays, « Ar sergent boche ». On le vit en permission sous l’uniforme allemand. Et un autre dans la milice Perrot des  autonomistes bretons. Le Garde-champêtre devait renseigner les R.G. de par sa fonction mais son zèle était jugé condamnable. Au fur et à mesure de leurs défaites sur le front russe, les Allemands perdirent le moral; ils se confiaient en privé : « Allemagne Kaputt » mais jamais quand ils étaient deux.

En 1944, les batteries au repos s’espacèrent; les troupes d’élite étaient remplacées par des mercenaires ukrainiens ou mongols basés à Plomeur et à Poulguen. A I’approche du débarquement, les Guilvinistes furent réquisitionnés pour assurer la surveillance de nuit des ouvrages portuaires et pour planter des poteaux dans les champs devant interdire I’atterrissage des planeurs.

Et vint le débarquement. Les Allemands devinrent nerveux, surexcités, surtout ceux qui l’étaient déjà auparavant comme « An eun du » le sous-officier de la Kriegsmarine qui régnait en maître sur le port. Les attroupements de plus de trois personnes étant devenus interdits, il n’hésitait pas du bout du môle à tirer à balles doum doum sur les pêcheurs qui se groupaient près du vivier ou du café de I’Océan. Théo Coïc touché, perdit un oeil et Christian Bescond reçut un éclat sous la paupière. Une zone interdite le long du littoral incluant tout Men Meur fut limitée par des barbelés avec des chevaux de frise. Les dunes étaient minées sur des centaines de mètres.

RAMIFICATIONS DU RÉSEAU JOHNY AU GUILVINEC

Le 26 juillet 1940, à leur première liaison entre l’Angleterre et la France occupée, les quatre Guilvinistes volontaires pour des missions de renseignements sous la direction d’Hubert  Moreau, accostèrent tout naturellement au Guilvinec (bulletin n°2). lls trouvèrent de l’aide chez le mécanicien de moteurs marins, Yves Frélaud, et auprès de I’Administrateur de  l’lnscription Maritime, Quebriac. Tout un réseau d’amis, de personnes sûres, d’agents et d’informateurs était à créer.

Après leur équipée de Quiberon et la perte de leur bateau, ils trouvèrent pour un temps une cachette chez Jean Lavalou.

JeanLavalouJean Lavalou, pharmacien au Guilvinec, avait manifesté très tôt son esprit de résistance à l’occupant. Mobilisé et fait prisonnier, il s’évada de la caserne de Vannes et conduisit vers Lorient des jeunes gens qui désiraient rallier I’Angleterre. Madame Lavalou elle-même montra ouvertement ses sentiments anti-allemands en reconduisant le Maire du Guilvinec qui voulait réquisitionner chez elle deux chambres pour officiers. Elle refusa tout net, alléguant du fait que son frère venait d’être tué sur le front par les amis de ces messieurs.

Au mois de novembre 1940, la pharmacie de la rue de la Marine accueillit une douzaine de jeunes gens volontaires pour la « France Libre » et deux soldats anglais rescapés de Dunkerque. Comment tout ce monde avait-il abouti chez  Jean Lavalou ? Par le « bouche à oreille »; se présentant au comptoir de Madame Lavalou, les candidats au départ devaient donner le mot de passe, « Je voudrais acheter des bandages herniaires », pour être introduits dans le salon d’essayage. Maryvonne Lavalou, la petite fille de 10 ans était déjà dans le secret. Elle se souvient d’une tablée d’une douzaine de jeunes gens de la ville habillés en marins, prêts à I’embarquement. Parmi eux, Jacques Andrieux, pilote, futur officier du groupe Alsace et Jean Leroux de Lanmeur, ville d’ou était originaire le pharmacien qui l‘avait prévenu de I’imminence d’un départ. La tentative fut ratée en raison de la surveillance  exercée par les allemands et les difficultés à trouver un patron de malamock consentant. Tous alors préfèrent rejoindre Douarnenez puis Camaret où ils dénichèrent le langoustier « L’Émigrant »  transformé pour I’expédition et dont l’équipage n’était autre que le groupe guilviniste de Marcel Guénolé.

Jean Le Roux en arrivant en Angleterre se donna le nom de JOHNY.  D’autres volontaires vinrent au Guilvinec comme ces deux étudiants en médecine qui séjournèrent un mois dans la pharmacie sans éveiller de soupçons dans le voisinage.

Mais le 5 janvier 1941 la tentative de départ des gars de Léchiagat sur le « Charley » et leur interception par des patrouilleurs allemands, renforcèrent la surveillance et entraînèrent même I’interdiction de la pêche jusqu’à nouvel ordre.

En Angleterre, Jean Le Roux et Daniel Lomenech furent sollicités pour créer un réseau de renseignements avec émetteurs-radio dans la France occupée. Et les voilà, à la mi-mars, retrouvant les côtes du Nord-Finistère avec deux postes émetteurs, conduits à nouveau par « l’Émigrant » et son équipage guilviniste. Parvenu difficilement à Quimper avec son matériel, Johny envoya son premier message, de I’appartement de Madame Bounoure, vers la « France Libre » le 27 mars 1941.

Tout naturellement Jean Le Roux étendit la trame de son réseau vers le pays bigouden et les amis qu’il y connaissait comme Jean Lavalou, Yves Frelaud, le capitaine Dréau de Lesconil qui fit le relevé des fortifications allemandes du secteur du Guilvinec accompagné du garde-pêche Giraud, Henri Péron, le pharmacien de Penmarc’h, Jacques Scuiller le patron-pêcheur du « Vincent-Michelle » qui assurera des liaisons avec un sous- marin anglais.

Jean Lavalou se dépensa beaucoup, passant beaucoup de temps hors de sa pharmacie visitant aérodromes et ports. Alors que les services goniométriques se renforçaient, il contacta un confrère brestois qu’il chargea de découvrir un endroit tranquille pour émettre vers I’Angleterre, comme il recruta un radio à Carhaix pour déplacer prudemment le premier centre d’émission.

A Paris, par son intermédiaire, le réseau JOHNY créa un centre d’informations avec I’aide du directeur du laboratoire de la ville.

Yves Frelaud aimait s’afficher avec les allemands pour donner le change. Il fut chargé de réparer I’un des postes-émetteurs tombé en panne et le fit ramener à Quimper par son convoyeur…dans  I’automobile d’un officier de la G.A.S.T. Hélas, le radio brestois fut arrêté par la police française à la suite de la curiosité des employées de I’hôtel d’où il émettait et de sa dénonciation… Un papier portant le nom de Jean Lavalou, trouvé dans sa chambre, déclencha des recherches, d’abord vers Lanmeur puis vers Le Guilvinec. Entre temps, le radio, mal surveillé dans les locaux de la police, sauta du premier étage et fit prévenir le pharmacien qui prit le large.

Les feldgendarmes précédés du garde-champêtre frappèrent à son domicile. lls arrêtèrent le même jour, dans la même petite rue, Henri Le Goff du réseau Johny. Après une nuit à la Kommandantur, tous deux furent transportés directement vers la prison d’Angers ce qui signifiait leur prise en charge par I’Abwehr ou service de contre-espionnage de la  Wehrmacht. Malgré ces coïncidences aucun rapport ne fut établi entre les activités des deux hommes.

LouisBerrouNéanmoins, les faits reprochés à Louis Berrou l’entraînèrent dans un engrenage diabolique par suite de l’application à son cas du décret « Nach und Nebel » (Nuit et Brouillard) du 7 Décembre 1941. Pris sous le coup de ce décret, les inculpés qui portaient atteinte d’une manière ou d’une autre à I’armée allemande étaient transférés en Allemagne pour y être jugés par le tribunal du peuple. Ils devaient être considérés comme disparus aux yeux de leurs proches qui ne pourraient recevoir de leurs nouvelles jusque la fin de la guerre. lls disparaîtraient ainsi « dans la nuit et le brouillard » selon I’expression d’Hitler lui-même qui espérait un effet dissuasif parmi la population. L’expression NN qui aurait pu caractériser toute la déportation et son horreur, ne fut appliquée en fait qu’à un petit nombre de déportés soumis à cette procédure spéciale. Avoir privé les déportés de correspondance avec leurs proches semble aller de soi. Pourtant toutes les familles des autres déportés guilvinistes, Henri Le Goff, Raymond Le Corre, Marcel Guénolé, Yves Frelaud, Jean Le Brun et Arsène Coic de Léchiagat, résistants notoires ont, aussi étonnant que ça puisse paraître, reçu des lettres parfois assez longues des camps. Les déportés ont reçu du courrier en retour et parfois des colis. Cela avant le débarquement du 6 Juin 44.

Les familles d’Arsène Coic, d’Henri Le Goff savaient que leurs fils étaient à Buchenwald-Weimar sans soupçonner évidemment que c’était un camp de concentration et encore moins un camp de la mort. La preuve de cette affirmation surprenante nous vient du témoignage d’Eugène Jolivet, Guilviniste de Lostendro. Etudiant en agronomie en 1943 à Paris, il s’était réfugié au Guilvinec pour fuir le S.T.O. Eugène traduisait les lettres écrites en allemand provenant des déportés et rédigeait pour les familles les réponses, obligatoirement dans la même langue ( la dernière lettre pour Y.Frelaud, revint avec la mention : inconnu. ll n’eut pas de lettre à traduire pour Louis Berrou car sa famille ignorait totalement sa destination depuis son départ d’Angers.

« Parias parmi les parias », les déportés N.N. devaient rester dans le secret le plus total. Mais concernant Louis Berrou l’application de la procédure connut un jour une faille. Une lettre à l’effigie d’Hitler parvint au début de 1944 à sa fille. Elle provenait d’un prisonnier de guerre français, qui malgré les gardiens, l’avait contacté dans une usine de Breslau où les déportés N.N. travaillaient en attente de leur jugement. Nous avons retrouvé après plus de 50 ans, les traces du passage de Louis Berrou au camp d’Hinzert, un petit camp spécial N.N. où les nombreux S.S. s’entraînaient au métier de garde-chiourme. Ses compagnons I’appelaient « le pêcheur du Guilvinec ».
Nous avons pu nous entretenir avec quelques uns d’entre eux : Marcel Martin et l’abbé Joseph de la Martinière qui firent avec Louis le trajet de Paris au camp dans le même compartiment non plombé. L’abbé, auteur de plusieurs livres sur la déportation cite le cas du « pêcheur du Guilvinec » soupçonné « d’appartenir à une organisation de passage en Angleterre »; Pierre Tourneux un gars de Besançon, professeur à Quimper en 1940, qui vint au Guilvinec chez le pharmacien Lavalou pour tenter de rejoindre les F.F.L. avant d’être arrêté; Jean Granja qui confiait à Louis des grains de blé pour qu’il les cuise dans I’atelier de menuiserie où il travaillait (du blé glané dans les champs au profit des paysans d’alentour qu’il volait);  Paul Thueux de Perros avec lequel il échangea ses socques qu’il ramena usés jusqu’au cuir après la marche de la mort de Sachsenhausen.

archiveHinzertAprès 3 mois à Hinzert ce furent les dures prisons de Witlich près de Cologne, Wohlau et Breslau où après une parodie de justice, « le tribunal du peuple » décida son transfert au camp de Sachsenhausen où il mourut le 10 Octobre 1944 selon le service international de recherches. Mais d’après une autre thèse, on I’aurait aperçu plus tard dans un convoi en marche vers Buchenwald.

TRAFIC D’ARMES A LECHIAGAT en 1942

Ce fait de Résistance exceptionnel pour l’époque a été relaté dans de nombreux ouvrages (Clandestins de l’lroise…) et de journaux (Travailleur Bigouden…) auxquels on peut se référer.

Un trafic d’armes venues d’Angleterre par containers, réceptionnées le 6 Août 42 par le langoustier « L’Audacieux » et mouillées aux Glénan, déclencha une répression immédiate avec perquisitions, fouilles, arrestations et dislocation du noyau de Résistance communiste de Léchiagat.  Les armes arrivèrent au port le 15 Août, mais une lettre du 14 placée sous le sceau du secret transmise par le commissaire Soutif des R.G. au Préfet, d’après un renseignement de la police allemande du 12 Août, préparait déjà un coup de filet dans les milieux communistes de Léchiagat. (archives des renseignements généraux).
Le rapport Soutif  (L’intégralité de ce rapport ainsi que les suites qui en résultèrent figure par ailleurs dans le site)

« Le chef de poste de douane allemand de Léchiagat a reçu d’un informateur une déclaration aux termes de laquelle il existerait à Léchiagat un « Centre de Résistance » composé  d’individus ayant appartenu au parti communiste ou ayant des sympathies pour le communisme ou le gaullisme. Ces derniers auraient constitué un dépôt d’armes parmi lesquelles se trouveraient une mitrailleuse et des munitions. Des réunions auraient lieu, des tracts seraient confectionnés et distribués. Voici la liste des personnes soupçonnées d’appartenir à cette organisation : Larnicol Jean Désiré, ex-maire de Treffiagat, Hénot (sans désignation de prénom) maçon, Le Coz Jean, menuisier, Quiniou Louis (?) marin-pêcheur, Bolloré, Larnicol Pierre Jean, tailleur, Le Goff, instituteur.
Les réunions auraient lieu chez Le Coz, Larnicol, les soeurs Charlot (café de la Pointe) ou chez une veuve Cossec tenancière d’un magasin de chaussures. Parmi ces personnes, trois (les deux Larnicol et Le Coz) sont connues comme ayant appartenu au parti communiste.
ll a été convenu entre le chef de service allemand et moi-même que je procéderai à une enquête préliminaire et qu’ensuite, des perquisitions seraient faites à Léchiagat par les polices allemande et française travaillant conjointement. Le concours de la gendarmerie devra être sollicité… « .

Une autre lettre de la même date signée du chef de l’aussenKommando Hoth fait état de deux correspondants dont le garde-champêtre et signale un plan sur lequel sont repérées les habitations des personnes soupçonnées.

Ce document authentique révèle entre autres – si ce n’était déjà prouvé – la collaboration de I’Etat français avec les Allemands par I’utilisation de sa police dans la répression contre la Résistance, et dans la surveillance particulièrement minutieuse des habitants de Léchiagat.

Un nid de Résistance à Léchiagat

Treffiagat, Le Guilvinec et Concarneau furent en 1935 les seules municipalités communistes de toute la Bretagne. A la suite du pacte germano-soviétique, le gouvernement français décida en 1939 la suppression du parti communiste et plus tard la dissolution de toutes les municipalités dirigées par le P.C.

Au Guilvinec Marc Scouamec et les 16 conseillers furent remplacés par une délégation spéciale dirigée par M. Pérodeau puis sous l’occupation par Mr Le Nivez officier de marine en retraite.

A Treffiagat, Jean Désiré Larnicol démissionné fut supplanté par M. Gouzien, premier-maître de la marine en retraite. Quoi de plus facile alors pour les polices française et allemande, sachant que partout le parti se reconstituait dans la clandestinité, de surveiller particulièrement les « individus » déjà fichés aux R.G. ainsi que les sympathisants, dans les agglomérations où tout le monde se connaissait.

JeanDésiréLarnicol
Jean Désiré Larnicol

En 1941, Jean Le Coz de retour de la guerre participa avec Jean Désiré Larnicol à la timide reconstitution d’une cellule à Léchiagat en relation avec Alain Signor, et déjà les R.G. soupçonneux vinrent interroger I’ancien maire sur ses activités. Etape suivante, au cours de l’hiver 41, Robert Ballenger du Comité Central séjourna huit jours chez Jean Désiré et se promena sur le port en sa compagnie : cela ne passa pas inaperçu.

L’Humanité clandestine commença à circuler parmi les sympathisants. Jean Le Coz disposait d’une ronéo cachée à Léhan dans l’étable de ses parents. Aidé de sa soeur, Mme Hénot, il tira des tracts anti-allemands qui furent distribués dans les communes voisines. Albert Hénot, le jeune neveu de 12 ans était déjà dans le secret. Puis des paquets de tracts venus de Pont-l’Abbé transitèrent par la famille Hénot avant d’aboutir chez Arsène Coïc, cordonnier de Léchiagat qui réunissait chez lui les jeunes communistes d’avant- guerre. Parmi eux, Rodolphe Péron, Jean Larnicol, se chargeaient de les distribuer poussant même I’audace jusqu’à en jeter dans la cour du bâtiment qui abritait la GAST .

En 1942, les liaisons établies avec les cellules de Lesconil, de Pont-L’Abbé, etc… renforcèrent l’organisation clandestine. La création à l’échelon national des F.T.P. (Francs-Tireurs et Partisans), favorables à une action immédiate (sabotages, attentats) nécessitait la possession d’armes. Queinnec, le chef du secteur cornouaillais réussit à se mettre en relation avec les Anglais qui acceptèrent de leur en livrer. Un rendez-vous avec un sous-marin au large des côtes fut envisagé. Restait à trouver un bateau chargé de prendre livraison de la  marchandise et surtout un patron qui ne manquait pas d’audace.

Transbordements dangereux

Le patron du langoustier de Léchiagat « L’Audacieux », Michel Bolloré, déjà membre du PC, accepta malgré les risques énormes encourus. Son équipage comprenait par ailleurs quelques sympathisants communistes comme Bastien Coïc  ce qui pouvait lui faciliter la tâche. Après deux rendez-vous manqués, celui du 6 août 1942 fut le bon. Mais au lieu du sous-marin attendu, Oh! surprise, l’équipage vit arriver le « Mouscoul », malamock guilviniste évadé du port en Juin 40 avec les volontaires de la « France Libre ». Daniel Lomenech du réseau Johny qui fut par ailleurs I’ancien chef des traversées clandestines accomplies par Raymond Le Corre, etc…, commandait I’expédition.

Tout ne fut pas aisé car des membres de l’équipage de l’Audacieux non prévenus se trouvaient malgré eux impliqués dans une affaire très grave. Dans les conteners, des mitraillettes, des révolvers, des explosifs. Voilà bien une première livraison d’armes réussie entre les gaullistes de Londres et les communistes de la France occupée. Pour ne pas courir trop de risques en rentrant au port,  L’Audacieux préféra mouiller les conteners dans les parages des Glénan où ils seraient récupérés plus tard. Le plus difficile restait donc à faire. Le 14 août Jean Baudry et Guillaume Bodéré prirent la mer à bord de leur petit canot « Entre Nous  » et, tout en faisant mine de relever leurs casiers, repêchèrent une partie des armes. Deux autres canots de Lesconil devaient se charger du este. Qu’on imagine la suite, le risque inouï pris par les deux pêcheurs en rentrant au port du Guilvinec en plein jour. sachant que la douane allemande fouillerait partout et sans doute découvrirait parmi les casiers, 7 conteners de plus de 50 kg chacun « made in Great Britain ». Sans compter la perspicacité du « boche du » de la Kriegsmarine… La désinvolture apparente de Guillaume Bodéré qui monta prestement à l’échelle du môle pour faire vérifier les papiers du bord à la guérite de la GAST sauva la situation. L’allemand qui avait déjà amorcé sa descente vers le canot remonta et oublia la fouille! Ouf!

GuillaumeBodéré
Guillaume Bodéré

« L’Entre Nous » rejoignit le fond du fond du port et le lendemain, devant les promeneurs du dimanche, 350 kg furent chargés sur la charrette à cheval de « Youenn Kéristin » et recouverts de casiers. Scène tout à fait inhabituelle dans le port ! La cargaison fut d’abord entreposée dans le hangar de Jean Le Coz puis transférée le lendemain chez Guillaume Bodéré à  Tréffiagat. Le 19 Août, les commanditaires de Concarneau étaient à pied d’oeuvre, tôt le matin pour en prendre livraison puis ils passèrent à la carrière du « Piker men » Vincent Larnicol de Lesconil où les conteners des 2 autres canots avaient abouti. Le 19 Août ce fut aussi le jour choisi pour la perquisition prévue par les polices allemande et française chez les communistes de Léchiagat.

Perquisitions, arrestations

Bien préparées à I’aide du plan de Léchiagat annoté, les perquisitions eurent lieu  simultanément en 5 points différents. Les armes étant en lieu sûr, restait la possibilité qu’on découvre chez les résistants des tracts ou des révolvers prélevés dans les conteners.

A 7 h du matin la police frappa à la porte des suspects. Chez Jean Désiré elle ne trouva rien; cinq révolvers étaient pourtant cachés dans le fond du jardin; I’interrogatoire soutenu qu’il subit ne fut guère plus positif !  Chez Laurent Hénot, un paquet de tracts traînait sur la table quand des coups répétés sur la porte résonnèrent. Mme Hénot eut la présence d’esprit de les jeter dans le jardin parmi les oignons avant d’ouvrir. La maison fut mise à sac; un révolver dans un chiffon était posé sur le rebord d’une fenêtre mais passa inaperçu. Laurent Hénot, s’éclipsa entre-temps. Son fils Albert fut contraint de partir à sa recherche et de le ramener d’urgence. ll le trouva à Plobannalec d’où il était originaire mais bien évidemment Laurent ne rentra pas. Au contraire le lendemain, à un lieu de rendez- vous fixé entre eux, Albert apporta à son père des provisions et des affaires. Laurent Hénot entra ainsi dans la clandestinité pour deux ans. C’est à Saint-Evarzec qu’il se réfugia, devenant ouvrier meunier. Au bout de quelques mois il crut s’être fait oublié et commit I’imprudence de revenir. La Gestapo faillit le cueillir chez lui, mais il put se cacher sur le toit de sa maison. Les perquisitions ne donnèrent rien chez Jean Le Coz, Jos Quiniou, Michel Le Goff mais les suspects étaient prévenus.

Guillaume Bodéré et Jean Baudry, dans un premier temps ne furent pas inquiétés.

Ils étaient inconnus des services de police, non fichés aux R.G. Un mois plus tard, de nouvelles perquisitions et arrestations furent à nouveau opérées à Léchiagat. Un résistant de Concarneau venu prendre les conteners avait parlé sous la torture. Guillaume réussit à se cacher mais les Allemands arrêtèrent son épouse qui séjourna en prison pendant 2 ans. Guillaume était désormais un homme traqué, vivant de cache en cache avec de faux-papiers. Ceux-ci furent obtenus par Albert Hénot au nom de Le Fur à la mairie de Plobannalec et livrés dans sa planque de Plomeur.

Jean Baudry, qu’il fut impossible de prévenir, fut cueilli à son retour de mer et emprisonné à Fresnes. Le 5 Avril 1944 il fut fusillé au Mont Valérien. Nous extrayons de sa dernière lettre ces quelques mots

« Je vous dis chères femme et enfant, je vais mourir en pensant à vous. Je te dis aussi d’avoir bon courage afin d’élever notre petite Michèle ».

Jean Désiré Larnicol réussit à s’enfuir avant I’arrivée de la police et se réfugia dans la région parisienne. Jean Le Coz ne rentra plus chez lui, se cachant chez son beau-frère Xavier Cossec. C’est pourtant là que les gendarmes du Guilvinec l’arrêtèrent, à la suite d’une indication malencontreusement donnée par son épouse; non sans s’être rebellé et bagarré contre la force publique mais celle-ci fut la plus forte. Les gendarmes oublièrent la rébellion pour ne pas aggraver son cas. En même temps, Marc Scouarnec fut épinglé. Tous deux ne furent pas livrés aux Allemands mais conduits à la prison de Mesgloaguen avant de partir au camp de Voves où des gendarmes français les surveillèrent.

Une proposition de libération leur fut offerte à condition de signer un certificat d’allégeance au Maréchal, et de collaborer à l’ordre nouveau. Tous deux refusèrent. Marc Scouarnec restera interné jusqu’en août 44 tandis que Jean Le Coz et ses  compagnons de baraque réussiront à s’évader et à rejoindre la Résistance locale, après avoir creusé un tunnel de 150 mètres sous les barbelés-! lnouï!

Devant cette vague d’arrestations, Michel  Bolloré, S. Coïc de « L’.Audacieux » se sentirent en danger. lls pouvaient être « arraisonnés » eux-aussi à leur retour de pêche. lls décidèrent avec le reste de l’équipage dont Sébastien Larnicol et son père de gagner I’Angleterre.

Arsène Coïc, responsable des jeunes résistants était lui aussi dans le collimateur de la police. ll se savait surveillé puisque le garde-champêtre vint plusieurs fois chez lui s’assurer de sa présence à la maison. Le 13 Octobre 1942 il fut arrêté par un civil et un gendarme. Déporté à Buchenwald il put y exercer son métier de cordonnier ce qui lui sauva la vie.

«  Ami ,si tu tombes.. un ami  prend ta place…. »

Michel Le Goff, jeune instituteur poursuivit  l’action entreprise par les vieux militants. Les FTP  redémarrèrent progressivement à Léchiagat. lls furent environ une vingtaine dont Lucien et Georges Pochat, René Credou, Lucien Quideau, etc. distribuant les tracts la nuit, déchirant les affiches allemandes ou vichyssoises et bientôt marquant les murs du V de la victoire. Les armes manquaient cruellement. Mais qu’étaient devenues celles des conteners ? Les liaisons furent surtout rétablies avec les résistants de Lesconil, mission dont se chargea plusieurs fois Albert Pochat et parfois une jeune fille, C. Paubert. Albert Hénot, le futur maire de Treffiagat accomplit ainsi des actes de résistance à un âge ou ses camarades jouaient encore aux gendarmes et aux voleurs, en culotte courte. Même s’il était fort pour son âge cela devait être un cas exceptionnel.

RÉSISTANCE COMMUNISTE AU GUILVINEC

Marc Scouarnec l’ex-maire arrêté, les anciens conseillers Cariou et Maréchal réfugiés dans le Sud-Ouest, des jeunes prirent le relais, mais en application de la règle du triangle, ils ne connaissaient pas les résistants de Léchiagat. La responsabilité principale incombait  désormais à Pierre Cossec, comptable à l’usine Coop, à Yvon Morvan, François Tanneau, Basile Larzul encore étudiant, non fichés aux R.G. Leur objectif premier fut de reconstituer la cellule clandestine, les actions « armées » proprement dites étant du ressort des F.T.P., commandés par Pierre Tanneau, futur patron du « Franc-Tireur ».

Comme chez les FFI le premier noyau fut constitué de jeunes gens ayant déjà accompli leur service militaire, d’anciens prisonniers libérés comme V. Le Goff, des sous-officiers de réserve, comme Bi. Loussouarn. Pierre Cossec organisa la diffusion de tracts anti-allemands avec la participation de femmes comme Mme Scouarnec. Un relevé des positions militaires allemandes du secteur de la grève blanche fut transmis à Pont-L’Abbé .En mai 44 le groupe dénonça par des tracts diffusés lors d’un grand match de football local, l’assassinat de résistants à Poulguen.

Jean LE BRUN radio en liaison avec Londres

JeanLeBrunLe futur maire du Guilvinec de 1965 à 1983 communiqua avec Londres pendant l’occupation à la barbe des Allemands, avant d’être arrêté et déporté à Buchenwald.

Ayant reçu une formation de radio à l’abri du Marin, puis à l’école des radios de la marine, Jean Le Brun quitta Le Guilvinec en 1935 et s’engagea à la pêche à Boulogne sur les grands chalutiers. Membre du PC boulonnais, il navigua par la suite en 1937-38 pour le compte d’une compagnie maritime « France-Navigation »  qui participa au trafic clandestin d’armes et de vivres en faveur des républicains espagnols en lutte contre Franco. Ayant fondé une famille à Boulogne, Jean la conduisit au Guilvinec au moment du déclenchement de la guerre et seul repartit sur les chalutiers du nord. A la débâcle de 1940 il revint en Bretagne mais selon les ordres qu’il reçut, au lieu de prendre contact avec le PC clandestin du Guilvinec il ne se manifesta pas. Il n’était donc pas surveillé. Quand le comité central réorganisa son réseau de radios décimé par la Gestapo, il se tourna vers les officiers-radios de « France-Navigation » et contacta secrètement Jean Le Brun. Tous se retrouvèrent à Paris pour mettre au point leur méthode et prendre livraison de matériel. L’épouse de Jean et leur dernier né furent du voyage malgré les difficultés de déplacement de l’époque. Le matériel radio prit place au retour parmi les affaires du bébé. Des voyageurs insoupçonnables ! Jean reprit la pêche à la sardine au Guilvinec puis obtint un poste de répartiteur du poisson auprès des mareyeurs. ll menait une  vie de père tranquille tout en communiquant avec l’ambassade soviétique à Londres , transmettant des messages secrets dont il ne  connaissait pas toujours le contenu. Le poste émetteur était caché dans la cheminée après chaque émission. Jean Le Brun appartenait ainsi au réseau le plus secret de toute la guerre, le Service B. ll recevait des renseignements du service de sécurité du PC  et des F.T.P. ll lui arriva de transmettre des messages pour le célèbre réseau de « L’Orchestre Rouge » qui communiqua via Le Guilvinec avec Staline désireux de connaître la situation à l’Ouest et I’importance de la Résistance. Hélas les services goniométriques repérèrent les émissions venant du Guilvinec. Un jour de janvier 43, les voisins virent arriver une traction avant noire rue de la Palue. Trois agents de la gestapo cueillirent Jean Le Brun chez lui et I’emmenèrent avec son baluchon. Les Allemands ne découvrirent  pas  le poste émetteur et ne soupçonnèrent pas I’importance de la prise. ll semblerait même qu’il ait été condamné comme droit commun, et non comme politique ou résistant. Après quelques mois dans les prisons françaises, il fut déporté à Buchenwald. Dans ce camp dont la direction était aux mains des communistes, Jean retrouva des amis comme Marcel Paul. Il fut affecté au petit camp où l’on accomplissait les travaux d’entretien. ll lui arriva de voir Marcel Guénolé, Henri Le Goff, Raymond Le Corre qui travaillaient dans une usine proche de Weimar. Pour rejoindre ce Kommando, ils devaient marcher sur 1 km en habit rayé encadré par les SS et les chiens au vu de toute la population environnante. Raymond Le Corre lui avait semblé déjà affecté par les sévices et les privations. Proche de la direction du PC clandestin de Buchenwald, Jean Le Brun participa à la résistance intérieure du camp qui se libéra lui-même avant l’arrivée des Américains.

LE MOUVEMENT DE LIBÉRATION-NORD 

Parallèlement aux réseaux spécialisés dans le renseignement ou l’évasion, les mouvements de Résistance ratissaient plus large et préparaient l’après-vichysme. Parmi eux, « Libé-Nord » issu des milieux syndicaux et de la S.F.I.O. et dirigé par C. Pineau, s’implanta au Guilvinec-Léchiagat. Son but était de constituer une organisation et une « armée secrète », prêtes à agir au moment propice. Cette position plutôt « attentiste » différait de celle des F.T.P. plus impatients et plus poussés à I’action immédiate. Selon les instances de la direction, une attaque prématurée pouvait mettre le pays à feu et à sang. De Gaulle lui-même avait conseillé de ne pas s’attaquer aux Allemands pour éviter les représailles.

Dès 1941, au retour de la bataille de France où il perdit une jambe, Pierre Sanquer, le directeur de l’école des garçons de Léchiagat, prit courageusement l’initiative de créer une section de « Libé-Nord » et se chargea de recruter des hommes sûrs conjointement avec Mr Kervévan, gérant de I’usine Coop du Guilvinec. Pour constituer le noyau de « l’armée secrète », le mouvement devait faire appel à des officiers et sous officiers d’active ou de réserve chargés d’encadrer des jeunes au moment voulu mais dont la fidélité au Maréchal n’était pas affirmée, ce qui somme toute n’était pas facile à trouver.

LiliLeDrezenC’est ainsi que P. Sanquer contacta le lieutenant de réserve Lili Le Drézen de Léchiagat revenu de captivité. lngénieur des Arts et Métiers de l’école nationale d’Angers, il avait fondé la fabrique de filets de pêche qui porte son nom. Mobilisé en 1939, il se distingua aux avant-postes de la Sarre « donnant l’exemple dans les missions dangereuses qui lui furent assignées », ce qui lui valut la Croix de Guerre et une citation à l’ordre du régiment. Cet officier « plein d’allant, conduisant sa section avec fermeté et entrain » était pour Sanquer I’homme de la situation. Fait prisonnier à Saint-Mihiel et maintenu en camp en France-, son épouse réussit avec l’aide de I’administration communale et maritime à le faire libérer, arguant du fait que sa présence était indispensable pour faire marcher I’usine et permettre aux marins de ravitailler la population. Libéré en 1941 , il eut des contacts avec le capitaine Dréau, une figure bien connue de la Résistance et reçut chez lui Lomenech du réseau Johny qui cherchait un embarquement pour I’Angleterre. « Connaissant ses qualités de patriote » dira P.Sanquer à ses obsèques en 1945,  « un soir d’hiver 42, je frappai à sa porte, il s’agissait de mettre sur pied un groupe de Résistance prêt à suivre les mots d’ordre de Pont-L’Abbé ou de Quimper. « J’accepte » dit-il sans la moindre hésitation .Les adhérents du mouvement se recrutèrent dans un premier temps de proche en proche parmi les amis comme Jean Nadan, J. Mahé sous-lieutenant de réserve, lui aussi libéré, Jos Nadan , les jeunes instituteurs, Pierre Le Ster, Corentin Lagadic, Eugène Dilosquer, Henri Mauguen professeur au C.C., Marcel Joliff lieutenant revenu de captivité en 1943. Le groupe pouvait tenir ses réunions à l’école des garçons sans éveiller de soupçons. ll se renforça par des officiers-mariniers en retraite ou en disponibilité: Jean Le Brun (homonyme de J.Le Brun , futur maire de Guilvinec), Achille Bodéré, G. Le Roux et le gendarme maritime Robert Audren et les marins pêcheurs au service militaire accompli (Henri Le Cléach, Marcel Garo…), des militants chrétiens comme Pierre Berrou et dans les derniers mois de I’occupation des jeunes étudiants (Noël Stéphan …) Leurs activités se limitèrent aux liaisons et aux renseignements sur I’armée  allemande transmis vers Pont L’Abbé. Cette situation « attentiste » n’était pas sans danger car elle imposait quand- même réunions, contacts, recherche d’armes… Les Allemands savaient qu’il y avait une Résistance au Guilvinec. Henri Mauguen, plusieurs fois recherché ne dut son salut, lors d’une perquisition à son domicile qu’en se cachant sur le toit de la maison de Mme Hénot où il logeait, là où Laurent Hénot s’était déjà planqué. Pour ne pas multiplier les risques d’indiscrétion dans une ville infestée d’Allemands, les tout jeunes gens qui allaient plus tard constituer le gros des forces du mouvement, ne furent pas encore recrutés. ll n’y avait pas d’armes à leur donner, pas de maquis à leur proposer.

LE MAQUIS DE MEIL CORROAC’H

Comme un peu partout en Bretagne après le débarquement, un maquis FTP se forma plus ou moins spontanément dans la campagne de Meil-Corroac’h près de la ferme de la famille Quillec. C’eût été d’ailleurs folie de les voir se constituer plus tôt en Cornouaille dans une région sans montagne ni forêt. Après les rafles opérées au Guilvinec et Léchiagat en juin 44, plusieurs F.T.P. considérés comme « terroristes » ne se sentaient plus en sécurité. Pierre Tanneau dormait dans la cabane d’une carrière de Tréméoc et travaillait le jour dans la ferme voisine. Plusieurs fois les Allemands virent le chercher à son domicile. Le groupe de Léchiagat séjournait près de l’étang de Corroac’h tout en faisant quelques retours deux par deux dans leur port d’origine, au risque  d’être interceptés. La mobilité étant essentielle au maquis, ils changaient souvent de place pour la nuit. Bien reçus dans les fermes malgré les risques qu’ils faisaient prendre à leurs hôtes, ils travaillaient parfois aux champs. lls étaient environ une vingtaine, la plupart recrutés à Léchiagat par l’instituteur Durand: un engagement qui pour certains remontait à 1942 : Rodolphe Péron connu des services de police allemande, Jean Larnicol, Georges Adam et épisodiquement, Etienne Nédélec, Guillaume Le Brun, Marcelin Le Rhun, Albert Larzul, Christian Thomas, Corentin Rolland.

Venaient s’y ajouter les Guilvinistes  lsaac Stéphan « l’infirmier », Louis Coupa et Henri Cloarec libéré de la prison de St Charles somme toute bien courageux. En outre, plusieurs Pont- L’Abbistes, deux « étrangers » Alex de Guiscriff et Jean Marie de Scaêr leur chef et deux Russes déserteurs. Ces « maquisards » reproduisaient des tracts anti-allemands ou contre le marché noir qu’ils affichaient aux portes de mairies environnantes. Le temps se passait à aider les paysans mais aussi à surveiller la départementale voisine et les allées et venues des  Allemands. Ils possédaient peu d’armes, quelques grenades, quelques révolvers provenant des conteners de Léchiagat. Une sortie imprudente de quatre d’entre eux aboutit à une halte au bistrot de « l’Avantage » de Plomelin. Tout à coup le patron les prévint que trois feldgendarmes venaient de stopper devant la maison et descendaient rapidement de leur voiture. Jean Marie bondit aussitôt par la fenêtre, Georges Adam qui portait sur lui un revolver le jeta dans un placard en cas de fouille. Les feldgendarrnes qui s’étaient simplement arrêtés pour consommer virent le geste et firent une fouille en règle; « Français grosse artillerie » dit l’un d’eux en ceinturant Georges Adam. Ce dernier et Alex furent conduits à Quimper et l’on ne les revit plus. Georges Adam partira en déportation dans le dernier convoi. Il semblerait qu’Arsène Coïc l’ait aperçu à Buchenwald. Le 4ème F.T.P. Rodolphe Péron, mêlé aux autres consommateurs, fut fouillé, interrogé, mais relâché ! Cela ne brisa pas l’ardeur des  maquisards qui malgré les risques ne se dispersèrent pas dans la nature. Le maquis se modernisa puisqu’un « téléphone volant » fut installé directement sur la ligne qui longeait la voie de chemin de fer. Des nouvelles, des ordres pouvaient être ainsi reçus de Pont-L’Abbé. « L’Etat-major » de la Résistance pont-l’abbiste prévint le groupe que les Allemands se préparaient à quitter la ville et qu’un convoi de munitions et de troupes devait se diriger vers Quimper. L’ordre d’insurrection générale en Bretagne ayant été donné par la BBC (« le chapeau de Napoléon est-il toujours à Perros?« ) pour faciliter I’arrivée des Américains et empêcher le regroupement de l’ennemi, le maquis de Corroac’h pouvait agir et participer à l’hallali en attaquant le convoi en rase campagne.

Dans la nuit du 4 au 5 août, une embuscade fut tendue près du virage sud de l’étang. Les F.T.P. ne disposaient que de 3 fusils, de quelques révolvers mais possédaient de nombreuses grenades provenant de Pont-L’Abbé. Ne connaissant pas I’heure du passage, le groupe se sépara  en deux. La première moitié attendit. Un convoi de 7 camions bourrés d’Allemands précédé  d’un side-car se présenta à 1 heure du matin dans le secteur choisi. Les grenades plurent sur les premiers véhicules qui stoppèrent. Mr Quillec fit même le coup de feu. Les Allemands aussitôt mirent une mitrailleuse en batterie ce qui obligea les assaillants à se replier. Pas question de les poursuivre dans la nuit; le convoi préféra rebrousser chemin, passa le bac à Sainte-Marine, mais fut de nouveau attaqué à Bénodet. Le lendemain du sang noir sur la route montrait que les fuyards avaient subi des pertes. Chez les F.T.P., un blessé. Une plaque a été récemment apposée à Corroac’h pour rappeler ce fait d’armes de la Résistance.

LE DÉPART DES ALLEMANDS

Fin juillet 1944, les troupes américaines pouvaient foncer vers la Bretagne où se trouvaient encore des divisions entières principalement près des ports. L’armée allemande se voyait contrainte d’abandonner ses points d’appui secondaires comme les petits ports bigoudens et de procéder a des regroupements pour protéger Brest et Lorient,objectifs du Général Patton. A la Kommandantur du Guilvinec on s’affaira en préparatifs de départ. Camions des usines, bicyclettes, chevaux furent réquisitionnés. A Kervennec  les paysans cachèrent leurs meilleurs chevaux dans le bocage. Le départ se fit en plusieurs vagues créant dans la population une psychose de retour. Ceux de Men Meur dont la plupart avaient séjourné près de 4 ans au Guilvinec loin de tout front dangereux firent leurs adieux à la population proche de la Kommandantur qu’ils avaient côtoyée cordialement. (N’avait-on pas vu I’un d’eux arrivé caporal-chef en 40 au dépôt de camions K.F.Z. devant la dune et devenu adjudant-chef sans avoir quitté Le Guilvinec.)

Certains pleurèrent presque et confièrent leurs angoisses aux vieilles bigoudennes dans leur jargon allemand-français-breton: « Auf viedersehen, Madame Kozh, nous partir, nous tous Kaputt, Menez- hom » ou encore « grosmutter, nous tous tués« . Ils leur conseillèrent de se méfier des Russes qui devaient les remplacer pendant quelque temps.

Le 3 août des Russes fouillèrent la campagne mais ne trouvèrent que Kerdranvat à Kervennec et à Prat-an-llis, Michel Guirriec et son père qui se virent contraints de les suivre avec charrette et tombereau. A la Kommandantur, ils chargèrent munitions, bagages, matériel et même un canon anti-char. Ce soir-là la population vit d’abord partir les charrettes précédées d’un motocycliste, la mitraillette sur la poitrine. Michel Guirriec qui n’avait alors que 17 ans accomplira un périple de 10 jours autour du Menez-Hom avant de retrouver sans encombre Le Guilvinec libéré. Acte de résistance de sa part, le tout jeune soldat d’origine alsacienne qui I’accompagnait le fusil sur les genoux se mit à somnoler dans les cahots de la charrette. Le fusil menaçait de tomber, Michel accéléra sa chute. Réveillé et cherchant son arme, le soldat déserta, s’enfuyant dans la campagne.

Le lendemain, 4 août, les troupes de la garnison, les douanes de la GAST nous quittèrent I’après-midi dans des camions débâchés le fusil à la main prêts à réagir. Auparavant, ils avaient arrosé copieusement leur départ, surtout les gradés, vidant sans doute ce qu’ils ne pouvaient emporter. A Tal-Ar-Groas, des groupes de marins désœuvrés, assistèrent à leur passage, évitant les provocations de dernière minute; certains d’entre eux se cachèrent en hâte dans la grève et ce n’est que lorsque les camions allaient disparaître au loin que des bras d’honneur se levèrent, les Allemands répliquant en faisant mine d’épauler. Mais déjà, depuis une heure environ, Pierre Tanneau, le chef du groupe F.T.P. avait pénétré dans la mairie, sommé le maire de lui céder le drapeau français qu’il alla fixer au balcon  du clocher après avoir contraint, révolver au poing le recteur réticent, par crainte de représailles, à lui ouvrir la porte de I’escalier d’accès. A I’inscription maritime Robert Audren hissera le pavillon bleu-blanc-rouge. Une deuxième équipe se chargea de hisser le drapeau au sommet du clocher, cette fois sur la plate-forme à laquelle on ne pouvait accéder que par une corde. C’est Jo Marzin, aidé de René Charlot et R. Poullelaouen qui le fixa sur la potence qui servait de repère aux exercices de tirs contre avions… alors que les camions allemands passaient dans la rue de la Marine. La nouvelle du départ des Allemands se propagea comme une traînée de poudre, mais l’enthousiasme s’écroula vite quand on apprit que des Russes, à l’uniforme vert traînaient encore par là. Le lieutenant commandant la compagnie des Ukrainiens se présenta à la mairie pour obtenir des bons de réquisition de charrettes et de chevaux. Le maire étant absent, les employés fermèrent la mairie et prévinrent Mr Le Nivez qui s’enfuit dans.la campagne pour ne pas avoir à répondre à cet ordre. Mais le pillage des baraques commença, l’un s’attribuant vaisselle, I’autre matelas, linge abandonné; même le cochon engraissé à la Kommandantur traversa la rue en grognant vers une nouvelle demeure.

C’était d’autant pris sur l’ennemi, poules, canards, etc, que les Allemands avaient abandonnés à leur sort, disparurent. Seuls les paons du château de Men Meur continueront à chanter. Les munitions qui n’avaient pu être emportées furent transférées dans un va-et-vient de charrettes jusque la nuit dans la grande casemate de la dune où les Russes devaient les faire sauter, comme le dépôt d’essence. Les habitants de Men Meur préfèrent quitter leurs maisons et chercher un logis en ville. Contre temps ? Les Russes partirent  précipitamment le lendemain sans faire exploser les munitions. Ouf !

Pillage au Villoury

Au casernement du Villoury à Treffiagat, les Allemands à peine partis, ce fut la curée. On vit passer des brouettées de vaisselle, d’ustensiles divers, de matelas, etc. Le bruit du pillage se propagea comme une onde jusqu’à Léchiagat provoquant une course effrénée comme au temps des naufrageurs. Beaucoup d’enfants, mais aussi des adultes; les derniers arrivés fouillèrent partout pour ramener au moins un trophée et tout à coup un bruit de camion et un cri: « Maint tont endro » (ils reviennent) et en un éclair tous les pillards se dispersèrent dans la nature sans se retourner. La nouvelle était fondée car, tout à coup, des salves de mitraillette retentirent ! Des morts peut-être ? On sut plus tard la raison de ce retour  intempestif. Les coups de feu étaient destinés au dépôt de gas oil. Un incendie se déclara mais c’est de loin qu’on préféra assister au spectacle.

Joie et colère

Après le départ des Russes, la foule sortit dans la rue les 5 et 6 août et laissa éclater  sa joie les uns en chantant… mais parfois sa colère. Des centaines de personnes, beaucoup d’enfants plutôt curieux et quelques « patriotes », drapeau en tête manifestèrent spontanément à travers la ville. La foule s’arrêta devant la demeure du Maire et c’est sous les huées que Mr Le Nivez, sorti du lit, apparut timidement… en caleçon, à la fenêtre. Mais point de violence, ni de bris de matériel.

Puis la foule cria sa désapprobation devant quelques cafés de la ville où jugeait-on, les Allemands avaient été trop bien accueillis. Des huées, des cris contre les tenancières mortes de peur derrière leurs rideaux. Vers Tal-Ar-Groas. I’affaire aurait pu mal tourner. En tête de la manifestation un jeune homme costaud, excité se mit à secouer violemment la porte vitrée d’un bistrot qui aurait pu voler en éclats. Tout à coup cette porte s’ouvrit et un homme courageux bondit sur le meneur I’empoigna à bras le corps et tous deux roulèrent sur le trottoir et la chaussée. La foule stupéfaite, assista à la bagarre sans réagir puis fit demi-tour. Un seul homme contre tous avait évité le pire. L’homme courageux qui représentait le mouvement « Défense de la France  » et qui la nuit collait des affiches de la Résistance, n’avait pu admettre ces représailles.

Avant que les organisations de la Résistance n’aient pu contrôler la situation, on s’en prit à tout ce qui représentait I’occupation. Le pillage des baraques continua ainsi que celui des habitations réquisitionnées pour les officiers, sans faire la distinction entre ce qui était Allemand et ce qui était personnel aux propriétaires. Dans l’une d’elles on trouva quantité de victuailles, boissons de toutes sortes qu’heureusement la Résistance mit sous « scellés ». Au bout du môle, la guérite de la Gast fut fracassée et jetée à I’eau. Le mât sur lequel était hissé un cône ou un cylindre noirs signifiant I’autorisation ou I’interdiction d’entrer dans le port allait subir le même sort. ll était en effet I’expression des brimades allemandes. Plusieurs jeunes pêcheurs se préparaient au saccage mais il leur fallut affronter la colère du gardien de phare qui n’admit pas ce vandalisme inutile.

Des drapeaux confectionnés à la hâte avec des chiffons apparurent aux fenêtres de la  Grand’rue.

F.F.I. et F.T.P.

Les Allemands partis, les organisations de Résistance comme prévu, sortirent de l’ombre et ce fut au grand jour qu’elles purent désormais recruter des volontaires. Ceux-ci eurent le choix entre deux formations qui se concurrencèrent quelque peu. Les F.F.l. ou Forces Françaises de l’lntérieur issues de « l’armée secrète « , créées en France en février 1944 et les F.T.P. déjà bien connus, formation proche du P.C., fière de ses actions passées.im1

im2Ce fut le rush des jeunes gens vers les bureaux de recrutement. La plupart d’entre eux conviendront qu’aux derniers jours de l’heure allemande, ils ignoraient encore qu’il existait une résistance au Guilvinec même – secret bien gardé. Beaucoup d’entre eux n’avaient pas 20 ans et de ce fait peu politisés, les libertés étant bâillonnées depuis 1940. Le hasard fit souvent que I’on ait choisi I’une ou l’autre des formations. Les gars de Léchiagat optèrent en majorité pour les F.T.P. même si les F.F.l. y possédaient un bureau de recrutement chez Albert Cossec. Au Guilvinec, les F.T.P. établirent un office d’engagement sur la place de la cale et occupèrent le château de Men-Meur où des tours de garde furent organisés pour faire cesser le pillage. Ils découvrirent des caisses de grenades dans la maison du gardien et quelques fusils. Les F.F.l. recrutèrent à l’école des garçons puis se regroupèrent à l’usine Coop où ils disposaient du camion à gazogène aussitôt marqué du sigle F.F.l.. Dans un premier temps, seul le brassard au bras distingua le nouveau résistant du pêcheur… ainsi que son allure plus décidée. Pas d’uniforme, pas d’arme. On put quand même faire de I’instruction militaire, coordonnée chez les F.F.l. par le lieutenant Le Drézen. Marche au pas, défilés en prévision de celui de la victoire, maniement d’armes mais avec deux   fusils seulement. A Men- Meur, les munitions découvertes servirent aux exercices de tir sur des cibles « personnalisées », soit les portraits de Goering et d’Hitler accrochés aux arbres.

GroupeFFIduGuilALorient
Groupe de FFI du Guilvinec à Lorient en mars 1945. 1er rang : Bastien Moysan, R.Coïc, D.Quéffélec , G.Briec, Maurice Le Lay . Debout : L.Tirilly, P.Berrou. A.Durand , V.Autret

**********************************************************

Retour des Allemands ?

La rumeur d’un retour des Allemands courut subitement comme une traînée de poudre. Aussitôt tous les drapeaux disparurent des maisons! Il est vrai qu’à Quimper, un retour des Russes dans une ville pavoisée s’était traduit par des mitraillages de fenêtres. On prétendit que les Allemands occupaient encore Pont-L’Abbé et qu’ils circulaient à moto sur la route de Penmarc’h. Les autorités prirent la nouvelle au sérieux. Elles organisèrent des barrages de routes au « futur cor », à Penn an Hent et dans la descente du château d’eau. lci on réquisitionna des charrettes, là des herses; des clous furent répandus sur la chaussée. On attendit  l’ennemi de pied ferme.

Des groupes de « patriotes » circulant en ville et ne disposant que d’armes blanches, rassuraient par leur enthousiasme la population inquiète « N’eus Ket Ken tont neu » (ils n’ont qu’à venir !). Spectacle surréaliste !

Sur les barrages, on distribua des grenades et I’on se prépara à « l’accueil » de l’ennemi. Les gardes durèrent 2 à 3 jours. Des rondes de nuit aux abords des cantonnements ne  dissipaient pas les craintes d’autant plus que « l’espionnite » se développait. Des sentinelles épiaient les allées et venues près de la maison d’Eugène G. parti avec les Allemands mais que I’on soupçonna de vouloir rentrer au Guilvinec. On évita de peu des méprises.

MISE EN PLACE D’UN COMITÉ DE LIBÉRATION

BasileLarzulLorsque les esprits devinrent plus sereins, les états-majors décidèrent de créer une organisation municipale provisoire en attendant le retour de I’ancien maire interné. Des discussions politiques serrées aboutirent à  » l’élection » d’une délégation spéciale dirigée par Yvon Morvan, secondé par Pierre Cossec, Basile Larzul, le triangle communiste qui revendiqua la présidence, car elle reflétait mieux la situation politique d’avant-guerre; la complétèrent Manu Coic, Yves Kervévan et Henri Le Prince (« lunette »). Cette délégation fut confirmée dans ses fonctions par la préfecture. Le comité de libération siégea un certain temps à I’ancienne école de pêche et prit quelques décisions d’urgence comme la réquisition de blé dans la campagne voisine pour alimenter une population privée de ravitaillement en pain depuis de longs mois. L’on mangea du pain blanc pendant une semaine.

« Épuration »

Comme dans toutes les villes de France, le comité choisi par la résistance, procéda à une « épuration », tel que le rapporte I’acte ci-après : « Le 16 août 1944, le comité municipal du Guilvinec agissant en tant que comité de la Résistance… décide de s’assurer des personnes ci-dessous Messieurs : G. P., R. M., Le G. J.M., Le B. G. pour appartenance au parti P.S.F. (Parti Social Français) « ex.Croix de Feu » propagande pro-allemande. Mr Le Nivez A., maire vichyste, propagateur de propos anti-alliés, Mme Le Duff, propagandiste des idées allemandes, ayant toujours exalté l’armée allemande, décide pour calmer l’effervescence de la population qui pourrait se porter à des actes irréfléchis, de les arrêter après interrogatoires ».

Les F.F.I. et F.T.P. se chargèrent de cette mission et non les gendarmes. Certains d’entre eux refusèrent d’arrêter le docteur qui les avait mis au monde. Les « inculpés » furent conduits aux baraques du château de Men-Meur, surveillés par des jeunes gens, pour la plupart gênés d’être là. Mme B. Le Roux qui hébergeait chez elle un officier rejoignit le groupe ainsi que les restaurateurs de Léchiagat chez lesquels les Allemands étaient trop bien reçus.

La plupart furent relâchés au bout de quelques jours après interrogatoire. Rien de sérieux ne put être retenu contre eux; on les soupçonnait en effet de renseigner la Kommandantur. Mr Le Nivez qui était plutôt pétainiste, n’aimait pas vraiment les Allemands. ll mettait son habit d’officier de marine quand on le convoquait à la Kommandantur « pour les impressionner ‘’ disait-il ! Seul Le Brun G. fut conduit par les F.T.P. en camionnette à Quimper. Passant à Pluguffan dans le cantonnement des résistants, ceux-ci lui crachèrent au visage. Il était soupçonné de renseigner la Gestapo. Il sera condamné à I’indignité nationale. Le principal coupable, Eugène G., en retraite jusqu’en Allemagne pour y cacher sa trahison, sera condamné par contumace à 20 ans de travaux forcés. Mais découvert après la Victoire dans un sanatoriunn allemand, il sera rejugé. Accusé d’intelligences avec l’ennemi .il sera condamné à 5 ans de prison et à I’indignité, nationale à vie. Malade il décédera en prison. Devant être enterré au Guilvinec, aucun cultivateur ne voudra prêter son cheval pour tracter le corbillard jusqu’à l’église. Les F.T.P. arrêtèrent aussi un opérateur de cinéma en plein air « Lola », un Djiboutien qui servait d’interprète auprès des Allemands et que l’on soupçonnait de les renseigner. Conduit à pied de Kergoz à la prison de la rue de Men-Meur par deux seuls résistants, il eut à subir tout le long du chemin, les huées et les crachats. Les gendarmes déclarèrent qu’ils ne pouvaient le garder plus d’une nuit. Ce fut tout, pas de règlement de comptes, pas d’exécution sommaire ! A Léchiagat, J. Le R., engagé dans la L.V.F. ne sera pas retrouvé. Le garde-champêtre sera jugé comme dénonciateur. Pas un mot aucun, contre la cinquantaine de Guilvinistes volontaires qui avaient « travaillé avec les boches » dans l’organisation TODT, chargée de construire le « mur de l’Atlantique » ou la série de casemates qui devaient nous protéger contre l’invasion anglo-américaine. Il fallait bien vivre, les équipages des bateaux de pêche étant déjà surchargés. Ajoutons les sanctions populaires spontanées à Léchiagat où 3 ou 4 jeunes filles furent tondues et présentées à la foule. Deux d’entre elles, des réfugiées boulonnaises, travaillaient à la Kommandantur et avaient dénoncé des ouvrières de la filature pour propos anti-allemands ce qui valut à ces dernières la visite des gendarmes français !.

Au Guilvinec, il y eut bien quelques tentatives mais sans succès. Qu’on nous pardonne d’avoir évoqué ces événements « douloureux »… mais nous devons respecter la vérité historique.

CompagnieDeLeDrezen
La compagnie du Capitaine Le Drézen. On reconnaît également R.Coïc, M.Le Lay,M.Le Breton, P.Le Corre, P.Le Ster, P.Berrou, C.Lagadic, G.Le Roux (avec le drapeau)

Passés ces quelques jours bien compréhensibles d’explosion anti-allemande, contenue pendant 4 ans et reportée somme toute modérément sur quelques personnes fautives, servant d’exutoire, l’atmosphère fut plutôt à la liesse.

Dans la cour de l’école des filles de la Palue, les institutrices, Mlle Dardus et Mlle Leroux organisèrent des séances d’apprentissage de chants patriotiques français mais aussi I’hymne américain et le « God save the King » en anglais au cas où nous aurions eu la visite des soldats alliés. Les jeunes filles et les « patriotes » défilaient autour de la cour en chantant  accompagnés par les violons des enseignantes. Quelques « patriotes » se hasardèrent à chanter « la Résistance sauvera la France… ».Les résistants manquaient toujours d’armes. Un parachutage fut programmé dans le secteur de Plomeur ; le terrain fut balisé par les F.F.l., l’avion passa mais ne vit rien et continua sa route. La vie reprendra peu à peu normalement au Guilvinec : plus de couvre-feu, plus de  contraintes pour les pêcheurs. Mais le ravitaillement restera difficile, I’approvisionnement en gas-oil pour les bateaux, nul pour longtemps encore, la priorité étant réservée aux troupes qui libéreront le territoire.

« Achtung Minen« , attention aux mines, explosifs, obus ou grenades que les Allemands ont laissés derrière eux dans les dunes par milliers. François Beneteau et d’autres volontaires se chargeront de désamorcer les mines anti-chars de la Grève Blanche. Dans les casemates, les stands de tir, traînaient des obus à blanc ou parfois réels qui attiraient les enfants. On était en pleines vacances et de ce fait les instituteurs n’avaient pu faire de recommandations. L inconscience des enfants était inouïe. Certains n’hésitaient pas à frapper des obus de 105 – même à blanc – sur des pierres pour en faire sortir l’ogive et récupérer la poudre de la douille. Un coup mal donné et le détonateur pouvait provoquer I’explosion. Féli … restera huit jours complètement sourd après l’explosion d’un obus de 36 dans ses mains. La poudre se présentait en baguettes ou plaquettes que l’on enflammait par jeu. A la rentrée scolaire on en verra dans les cours de récréation servant de monnaie d’échange aux enfants. Pire ! Au Steir Poulguen, près du champ de tir des batteries contre-avions, des obus à blanc de 105 traîneront par centaines pendant de longs mois dans trois réduits bétonnés. L’administration ne s’en occupa pas. Les chasseurs y venaient récupérer de la poudre. Un dimanche de janvier 1945, des groupes d’enfants et d’adolescents de Penmarc’h et du Guilvinec s’y retrouvèrent pour s’amuser à ces jeux dangereux. Un obus de 105 à blanc mais sans doute possédant une armature de fonte, frappé fortement sur une grosse pierre explosa provoquant la mort de deux enfants de Penmarc’h (et 6 ou 7 blessés). Paul P. du Guilvinec eut une jambe touchée et amputée plus tard.

Découverte d’un charnier

Le 31 août 1944 à la suite d’indications données par les habitants du Steir Poulguen qui entendirent des fusillades sur la dune un soir du mois de mai, trois fosses communes furent découvertes près du champ de tir, à la limite du territoire du Guilvinec.

Trente trois corps de résistants furent ainsi exhumés. Trente et un d’entre eux, internés à la prison de Saint Charles de Quimper et condamnés à mort pour « terrorisme » après un jugement sommaire, furent semble-t-il fusillés par des troupes à l’uniforme des « jeunesses hitlériennes » cantonnées au Château de Kergoz. Plusieurs Guilvinistes crurent voir le camion des condamnés traverser la ville et entendre chanter la Marseillaise. Point de Guilviniste ni de Penmarc’hais fusillé à Poulguen, mais des résistants des secteurs de Quimper, d’Audierne, de Brest, de Pont I’Abbé. Les deux frères VOLANT de Lesconil abattus à Plobannalec après la rafle de juin 44 étaient enterrés dans une petite fosse. On indentifia, en outre, deux  Républicains espagnols mais quatre corps restèrent sans nom. Selon un douanier de la Gast du Guilvinec, au moment de l’exécution, Manu BRUSQ d’Audierne, s’empara de I’arme de I’officier du peloton et l’abattit avant d’être massacré à coups de crosses.

12 AOÛT 1944 BATAILLE NAVALE

Le 12 août 1944, Le Guilvinec se réveilla en sursaut. Vers 2h30, tout à coup le ciel s’embrasa; ça canardait vers I’ouest au-dessus de la mer; salves d’obus, bruits assourdissants. Des fusées éclairantes illuminaient le ciel de la Baie d’Audierne. La guerre subitement s’était rapprochée pensait-on, alors qu’on la croyait presque finie. On sut bientôt qu’une bataille navale se déroulait à deux pas de chez nous. Une flottille de patrouilleurs de la Kriegsmarine venue de Brest avec des spécialistes et du matériel pour sous-marins tentait de rejoindre Lorient. Cinq destroyers de la Navy qui surveillaient la côte avaient surpris leur mouvement. Et ce fut un carnage. L’un des patrouilleurs touché, s’échoua face à la Palue de Tréguennec. Les 80 rescapés se jetèrent à l’eau et se regroupèrent dans la palue. Un second s’échoua à Poulbrehen, face à Penhors. Les 47 rescapés relativement armés, prirent pied sur la falaise et tentèrent de rejoindre Audierne où un nid de résistance allemand subsistait dans la casemate de Lézongar.

Alors que les F.F.l. de Pont-L’Abbé faisaient mouvement vers Tréguennec, les résistants de Plonéour-Pouldreuzic, firent appel aux Guilvinistes. La compagnie du lieutenant Le Drézen, accompagnée des gendarmes (pour leur uniforme) rejoignit le front en camion à gazogène et prit position devant leur ennemi avec ses  deux fusils, quelques revolvers et des grenades.

Planqués dans des broussailles, les « Marie-Louise » en coton bleu et parfois en sabots allaient-ils connaître le baptême du feu ? Pour les marins allemands, la bataille était sans issue. Tenant un drapeau blanc; Lili Le Drézen en grand uniforme se présenta seul devant les Allemands et cria : « Rendez-vous! Armée française! « . Et l’on vit cette chose étonnante : sans tirer un coup de fusil, le chef des F.F.l. obtint la reddition de l’ennemi ! Un fait d’armes exceptionnel. L’officier de marine en signe de soumission tendit son sabre à son adversaire, sabre que Lili Le Drézen ramènera chez lui comme un trophée. Ce fait de guerre lui vaudra dès le premier septembre, le grade de Capitaine signé du gouvernement d’Alger et du Général de Gaulle.

Les Allemands déposèrent leurs armes dont un fusil mitrailleur mais furent surpris de trouver devant eux une troupe de ‘Va-nu-pieds » dépourvus d’armes et d’équipements. 45 prisonniers (2 blessés furent hospitalisés) furent conduits au château de Kergoz, encadrés par les F.F.l. légitimement fiers de leur exploit et désormais mieux armés. On s’aperçut cependant que le fusil mitrailleur était inutilisable, la culasse ayant été jetée dans les broussailles de Pouldreuzic. Qu’à cela ne tienne, par des mesures d’intimidation, des menaces de représailles, mais sans violences, la culasse sera récupérée. Ces marins allemands furent bien traités à Kergoz avant d’être remis aux mains des Américains. Les enfants du Guilvinec accoururent pour les observer derrière les barreaux du portail. Ce fut la première fois en effet depuis juin 1940 qu’ils aimèrent voir des boches.

Bien nourris peut-être dans leur marine, ils firent les difficiles dédaignant la purée qu’on leur servit. Un mareyeur leur apporta une caisse de têtes de lottes toutes gluantes comme il se doit. Leur chef vint se plaindre auprès du Sous-Lieutenant Joliff :  « Nous, manger ça ! ».

Henri Cléac’h qui faisait partie de l’équipée proposa de se rendre avec son malamock, inspecter les épaves à la recherche d’armes. Il y découvrit un blessé abandonné.

Un combat naval plus important et plus meurtrier que le précédent se déroula, dans les mêmes circonstances, dans la nuit du 22 au 23 août. On y voyait comme en plein jour ! Une quarantaine de marins réussirent à rejoindre la casemate de Lezongar à Audierne ou 400 soldats Allemands refusaient de se rendre mobilisant les F.F.l. du Cap et du Pays Bigouden.

La compagnie du Guilvinec participa à cette guerre de siège, enfouie dans des gourbis devant la casemate et subissant les raids de I’ennemi. Des renforts guilvinistes furent appelés à Beuzec-Cap-Sizun où les combats meurtriers de Lesven empêchèrent une partie de la garnison de Lezongar de rejoindre la presqu’île de Crozon.

Les Américains participèrent au siège de la poche d’Audierne qui demeurera le dernier bastion allemand du Finistère jusqu’à sa reddition le 20 septembre.

Les F.F.l. du Capitaine Le Drezen pouvaient revenir à leur cantonnement, toujours sans uniforme, mais coiffés d’un beau calot à I’insigne F.F.l. et parfois équipés de bottes allemandes de récupération. Juste assez tôt pour préparer le défilé de la Libération au pardon de la Tréminou.

F.T.P. – LE BATAILLON ANTOINE VOLANT.

EdgarLeCozLa fusion ne s’opéra pas entre les deux formations de résistants guilvinistes, chacun naviguant de son bord. Bientôt, les F.T.P. du Guilvinec-Léchiagat rejoignirent le casernement de Pluguffan où ils formèrent avec d’autres groupes bigoudens, le bataillon Antoine Volant, du nom d’un Lesconilois abattu après les événements de  Plomeur.

Exercices militaires, maniements d’armes sous la direction du Lieutenant Kerveillant de Pont-l’Abbé. Un parachutage leur procura des armes anglaises de récupération dont le  maniement n’était pas des plus faciles. Au cours d’une séance d’instruction, le gradé manipula un fusil dont le chargeur contenait encore une balle. Le coup partit et frappa à bout portant le malheureux Edgard Le Coz de Léchiagat, joueur premier de |’U.S.G. Affectés par la disparition de leur ami et un moment démoralisés, les F.T.P. se ressaisirent pourtant. L’occasion leur était donnée de connaître bientôt le baptême du feu.

Combats à Crozon

Les Allemands se regroupèrent dans la presqu’île de Crozon, protégeant le réduit brestois. Des combats très durs obligèrent I’ennemi à quitter le point d’appui du Menez Hom, ouvrant aux Américains la route de Crozon. La progression alliée fut très rapide, le nouveau front s’établissant entre Morgat et Le Poulmic. Les Allemands évacuèrent le village de Telgruc désormais aux mains des résistants et des Américains. Une tragique méprise fut à I’origine de centaines de morts; les avions américains bombardèrent Telgruc qu’ils croyaient toujours aux mains de l’ennemi. Le bataillon Antoine Volant cantonné à I’extérieur du bourg ne fut pas touché mais le Guilviniste Garrec, joueur premier de I’U.S.G. d’avant-guerre, enrôlé dans le bataillon de Quimper fut tué.

Les Bigoudens, appelés en renfort dans des opérations de nettoyage face aux troupes d’élite du Général RAMCKE, furent stoppés par un tir violent de mortiers. Une accalmie et quelques francs-tireurs s’aventurèrent mais furent fauchés. Jean Péron eut la jambe arrachée; secouru par lsaac Stephan, il fut aussitôt évacué par une ambulance américaine. Samuel Berrou lui aussi fut touché mais moins gravement.

Puis ce fut I’assaut du Fort de QUELARN dont la garnison se rendit et le nettoyage de la pointe des Espagnols où la compagnie fit 95 prisonniers. Le 19 septembre, le Général RAMCKE déposa les armes, mettant lin à la bataille de Crozon. Les Rangers Canadiens furent stupéfaits de voir nos F.T.P. avec des armes hétéroclites, un équipement des plus sommaires et surtout des tenues civiles parfois sans souliers, comme les volontaires de 93.  Certains Guilvinistes, en effet, chaussaient encore des socques ou des sabots. Les rangers décidèrent de les habiller en tenue Kaki américaine et c’est fièrement qu’ils regagnèrent leur cantonnement de Pluguffan ramenant dans des charrettes un butin considérable d’armes de toutes sortes.

Ils purent alors participer, le 24 septembre, à Pont-I’Abbé  à la fête de la Libération.

BataillonAntoieVolant

SUR LE FRONT DE LORIENT

Les F.F.l. et F.T.P. du Guilvinec, tout en restant des formations distinctes furent incorporés dans I’armée régulière et durent contracter un engagement pour la durée de la guerre. Ceux qui n’avaient pas encore 18 ans furent renvoyés dans leurs foyers. Les autres, le plus souvent demandèrent une autorisation parentale.

Équipés de neuf comme des vrais soldats, ils gagnèrent le front de Lorient ou plus de  25 000 Allemands étaient retranchés, armés jusqu’aux dents. Au bout de quelques semaines, la guerre s’éternisant, les plus âgés abandonnèrent et retournèrent faire la pêche. De plus, le capitaine Le Drézen renvoya les lycéens et étudiants comme Xavier Charlot, à leurs études. Quelques uns furent désignés pour des cours de sous-officier, de pilote dans la R.A.F., etc. Le groupe s’effilocha donc. Et commença pour le bataillon de marche n°2 du Finistère formé des anciens bataillons Bigoudens et Antoine Volant, une dure vie d’assiégeants dans le froid de I’hiver particulièrement rude cette année-là.

Quand ils n’étaient pas en première ligne, ils étaient cantonnés à l’arrière à Quimperlé puis à Scaër. Au mois de janvier, le bataillon vint prendre position au nord de Guidel. Un large no man’s land les séparait des troupes ennemies. Comme dans toute guerre de position, des patrouilles journalières y étaient effectuées. Au cours de I’une d’elles, Achille Bodéré de Tréffiagat et son groupe arrivèrent au contact de I’ennemi. Achille fut le plus prompt, la patrouille adverse dut se replier laissant des morts sur le terrain dont l’officier, mais aussitôt I’artillerie allemande pilonna le secteur hachant la végétation tout autour. A la suite de cette action d’éclat, Achille sera décoré dans la cour de I’E.P.S. de Quimperlé, au cours d’une prise d’armes. Au cours d’une de ces missions dangereuses, Etienne Cleac’h fut blessé, évacué vers l’arrière et l’on ne le revit plus.

Le 5 février 1945. le capitaine Le Drézen,  chargé d’effectuer une mission de reconnaissance au sud du cap Kerdudal en Guidel, à proximité des lignes allemandes, tint à participer lui-même à l’opération. ll s’agissait d’étudier le terrain dans le but de déplacer la ligne de front. Lili Le Drezen, toujours soucieux de ne pas exposer ses « p’tits gars », prit lui-même la tête de la patrouille et s’avança dans un chemin creux accompagné de Marcel Le Pape de Tréguennec. Les Allemands, en embuscade, les attendaient. La première rafale abattit le capitaine. Grièvement blessé, il supplia son ordonnance de le laisser et de fuir. Marcel courut vers le reste de la patrouille mais un tir de barrage déclenché par l’artillerie allemande interdit I’envoi de tout secours. Jean Nadan voulut tout de même aller chercher son ami qui n’était peut être que blessé, mais devant le danger, le lieutenant I’en dissuada. En réplique aux tirs allemands, les Américains canardèrent le secteur avec leur artillerie mais l’ennemi tint bon.

Lili Le Drezen, a-t-on dit, mourut de ses blessures au poste de secours allemand et fut enterré au cimetière de Guidel. La garnison de Lorient ne se rendit que le 7 mai 1945, le lendemain de l’Armistice. Mais ce sont des ruines que les résistants délivrèrent. Les anciens F.T.P. de Guilvinec avouent sans honte aucune avoir tabassé quelques feldgendarmes à I’exécrable réputation.

Parmi les quelques 20 000 prisonniers, ils recherchèrent pour lui faire sa fête, « An Eun Du », le « vrai boche » qui sema la terreur sur le môle du port, mais sans succès. Le 25 mai eut lieu l’exhumation de « Ludwig Le Drezen » au cimetière de Guidel.

Ses funérailles à Tréffiagat furent suivies par une foule considérable tant Lili Le Drezen était apprécié de toute la population maritime. Ses anciens F.F.l. accompagnèrent leur chef le long du cortège. Ceux de Léchiagat eurent l’honneur de former le piquet d’armes. Le Directeur de l’école, Pierre Sanquer, le Colonel Berthaud et Jean Nadan rappelèrent toutes ses qualités d’homme et de soldat.

Associons au Capitaine Le Drezen, Joseph Stéphan tué accidentellement en mission, sur le front de Lorient. On remarqua aux obsèques du Capitaine, les rescapés guilvinistes du  bataillon de fusiliers-marins de la « France Libre », la poitrine barrée de décorations.ObsequesLeDrezen_1ObsequesLeDrezen_2

La guerre était finie et les retours des absents s’étaient échelonnés : volontaires de la « France Combattante », prisonniers de guerre, jeunes gens requis pour le travail obligatoire, déportés. Mais on perdait I’espoir de revoir les déportés des Camps de la Mort dont on était sans nouvelles, Albert Pochat, Georges Adam, Louis Berrou, Yves Frelaud.

DéfiléSept44PtLabbé

Sources: Les sources sont très peu nombreuses, les journaux ne relatant pas évidemment les événements clandestins  ni les actes de Résistance (mais parfois les exécutions de « terroristes »).  Nous remercions Madame LE DREZEN Lili, Madame BODARD née LAVALOU, Messieurs Jean-Désiré LARNICOL, Corentin LOUSSOUARN,  Simon TANNEAU, président de I’A.N.A.C.R. et les très nombreux F.F.l., F.T.P. et témoins de ces événements qui nous ont aidé.

Trafic d’armes à Léchiagat en 1942

TRAFIC D’ARMES A LÉCHIAGAT en 1942

(Pierre-Jean BERROU  DANS «  La Résistance-La Libération au GUILVINEC-LECHIAGAT »,  Bulletin Municipal « AR GELVENEG »

Ce fait de Résistance exceptionnel pour l’époque a été relaté dans de nombreux ouvrages (Clandestins de l’Iroise…) et de journaux (Travailleur Bigouden…) auxquels on peut se référer.

Un trafic d’armes venues d’Angleterre par containers, réceptionnées le 6 Août 42 par le langoustier « L’Audacieux » et mouillées aux Glénan, déclencha une répression immédiate avec perquisitions, fouilles, arrestations et dislocation du noyau de Résistance communiste de Léchiagat. Les armes arrivèrent au port le 15 Août 1942, mais une lettre du 14 placée sous le sceau du secret transmise par le commissaire Soutif des R.G. au Préfet, d’après un renseignement de la police allemande du 12 Août, préparait déjà un coup de filet dans les milieux communistes de Léchiagat. (archives des renseignements généraux).

Le rapport Soutif

« Le chef de poste de douane allemand de Léchiagat a reçu d’un informateur une déclaration aux termes de laquelle il existerait à Léchiagat un « Centre de Résistance » composé d’individus ayant appartenu au parti communiste ou ayant des sympathies pour le communisme ou le gaullisme. Ces derniers auraient constitué un dépôt d’armes parmi lesquelles se trouveraient une mitrailleuse et des munitions. Des réunions auraient lieu, des tracts seraient confectionnés et distribués. Voici la liste des personnes soupçonnées d’appartenir à cette organisation: Larnicol Jean Désiré, ex-maire de Treffiagat, Hénot (sans désignation de prénom) maçon, Le Coz Jean, menuisier, Quiniou Louis (?) marin-pêcheur, Bolloré, Larnicol Pierre Jean, tailleur, le Goff, instituteur.

Les réunions auraient lieu chez le Coz, Larnicol, les soeurs Charlot (café de la Pointe) ou chez une veuve Cossec , tenancière d’un maga­sin de chaussures. Parmi ces personnes, trois (les deux Larnicol et Le Coz) sont connues comme ayant appartenu au parti communiste.

Il a été convenu entre le chef de service alle­mand et moi-même que je procéderai à une enquê­te préliminaire et qu’ensuite, des perquisitions seraient faites à Léchiagat par les polices alleman­de et française travaillant conjointement. Le concours de la gendarmerie devra être sollicité… « .

Une autre lettre de la même date signée du chef de l’aussenKommando Hoth fait état de deux correspondants, dont le garde-champêtre, et signale un plan sur lequel sont repérées les habitations des personnes soupçonnées.

Ce document authentique révèle entre autres– si ce n’était déjà prouvé la collaboration de l’Etat français avec les Allemands par l’utilisation de sa police dans la répression contre la Résistance, et dans la surveillance particulièrement minutieuse des habitants de Léchiagat.

Un nid de Résistance à Léchiagat

Treffiagat, Le Guilvinec et Concarneau furent en 1935 les seules municipalités communistes de toute la Bretagne. A la suite du pacte germano-soviétique, le gouvernement français décida en 1939 la suppression du parti communiste et plus tard la dissolution de toutes les municipalités dirigées par le P.C. Au Guilvinec Marc Scouamec et les 16 conseillers furent remplacés par une délégation spéciale dirigée par M. Pérodeau puis sous l’occupation par Mr le Nivez officier de marine en retraite. A Treffiagat, Jean Désiré Larnicol démissionné fut supplanté par M. Gouzien, premier-maître de la marine en retraite. Quoi de plus facile alors pour les polices française et allemande, sachant que partout le parti se reconstituait dans la clandestinité, de surveiller particulièrement les « individus » déjà fichés aux R.G. ainsi que les sympathisants, dans les agglomérations où tout le monde se connaissait.

En 1941 Jean le Coz de retour de la guerre participa avec Jean Désiré Larnicol à la timide reconstitution d’une cellule à Léchiagat en relation avec Alain Signor et déjà les R.G. soupçonneux vinrent interroger l’ancien maire sur ses activités. Étape suivante, au cours de l’hiver 41, Robert Ballenger du Comité Central séjourna 8 jours chez Jean Désiré et se promena sur le port en sa compagnie : cela ne passa pas inaperçu.

L’Humanité clandestine commença à circuler parmi les sympathisants. Jean le Coz disposait d’une ronéo cachée à Léhan dans l’étable de ses parents. Aidé de sa soeur, Mme Hénot, il tira des tracts anti-allemands qui furent distribués dans les communes voisines. Albert Hénot, le jeune neveu de 12 ans était déjà dans le secret.

Puis des paquets de tracts venus de Pont-l’Abbé transitèrent par la famille Hénot avant d’aboutir chez Arsène Coïc, cordonnier de Léchiagat qui réunissait chez lui les jeunes communistes d’avant-guerre. Parmi eux, Rodolphe Péron, Jean Larnicol se chargeaient de les distribuer poussant même l’audace jusqu’à en jeter dans la cour du bâtiment qui abritait la GAST.

En 1942, les liaisons établies avec les cellules de Lesconil, de Pont-L’Abbé, etc… renforcèrent l’organisation clandestine. La création à l’échelon national des F.T.P. (Francs- Tireurs et Partisans), favorables à une action immédiate (sabotages, attentats) nécessitait la possession d’armes.

QUEINNEC , le chef du Secteur cornouaillais réussit à se mettre en relation avec les Anglais qui acceptèrent de leur en livrer. Un rendez-vous avec un sous-marin au large des côtes fut envisagé. Restait à trouver un bateau chargé de prendre livraison de la marchandise et surtout un patron qui ne manquait pas d’audace.

Transbordements dangereux

Le patron du langoustier de Léchiagat « l’Audacieux », Michel Bolloré, déjà membre du PC, accepta malgré les risques énormes encourus. Son équipage comprenait par ailleurs quelques sympathisants communistes comme Bastien Coïc ce qui pouvait lui faciliter la tâche. Après deux rendez-vous manqués, celui du 6 août 42 fut le bon. Mais au lieu du sous-marin attendu, Oh! surprise, l’équipage vit arriver le « Mouscoul », malamock guilviniste évadé du port en Juin 40 avec les volontaires de la « France Libre ». Daniel Lomenech du réseau Johny qui fut par ailleurs l’ancien chef des traversées clandestines accomplies par Raymond le Corre, etc…, commandait l’expédition.

Tout ne fut pas aisé car des membres de l’équipage de l’Audacieux non prévenus se trouvaient malgré eux impliqués dans une affaire très grave. Dans les conteners, des mitraillettes, des revolvers, des explosifs. Voilà bien une première livraison d’armes réussie entre les gaullistes de Londres et les communistes de la France occupée.

Pour ne pas courir trop de risques en rentrant au port, l’Audacieux préféra mouiller les conteners dans les parages des Glénan où ils seraient récupérés plus tard. Le plus difficile restait donc à faire. Le 14 août Jean Baudry et Guillaume Bodéré prirent la mer à bord de leur petit canot « Entre Nous » et, tout en faisant mine de relever leurs casiers, repêchèrent une partie des armes. Deux autres canots de Lesconil devaient se charger sur reste.

Qu’on imagine la suite, le risque inouï pris par les deux pêcheurs en rentrant au port du Guilvinec en plein jour sachant que la douane allemande fouillerait partout et sans doute découvrirait parmi les casiers, 7 conteners de plus de 50 kg chacun « made in Great Britain ». Sans compter la perspicacité du « boche du » de la Kriegsmarine… La désinvolture apparente de Guillaume Bodéré qui monta prestement à l’échelle du môle pour faire vérifier les papiers du bord à la guérite de la GAST, sauva la situation. L’allemand qui avait déjà amorcé sa descente vers le canot remonta et oublia la fouille ! Ouf! « l’Entre Nous » rejoignit le fond du port et le lendemain, devant les promeneurs du dimanche, 350 kg d’armes furent chargés dans la charrette à cheval de « Youenn Kéristin » et recouverts de casiers.

Scène tout à fait inhabituelle dans le port ! La cargaison fut d’abord entreposée dans le hangar de Jean Le Coz puis transférée le lendemain chez Guillaume Bodéré à Treffiagat. Le 19 Août, les commanditaires de Concarneau étaient à pied d’oeuvre, tôt le matin pour en prendre livraison puis ils passèrent à la carrière du « Piker men » Vincent Larnicol de Lesconil où les conteners des 2 autres canots avaient abouti. Le 19 Août ce fut aussi le jour choisi pour la perquisition prévue par les polices allemande et française chez les communistes de Léchiagat.

Perquisitions, arrestations

Bien préparées à l’aide du plan de Léchiagat annoté, les perquisitions eurent lieu simultanément en 5 points différents. Les armes étant en lieu sûr, restait la possibilité qu’on découvre chez les résistants des tracts ou des révolvers prélevés dans les conteners.

A 7 h du matin la police frappa à la porte des suspects. Chez Jean Désiré elle ne trouva rien ; cinq révolvers étaient pourtant cachés dans le fond du jardin; l’interrogatoire soutenu qu’il subit ne fut guère plus positif ! Chez Laurent Hénot, un paquet de tracts traînait sur la table quand des coups répétés sur la porte résonnèrent. Mme Hénot eut présence d’esprit de les jeter dans le jardin parmi les oignons avant d’ouvrir. la maison fut mise à sac; un révolver dans un chiffon était posé sur le rebord d’une fenêtre mais passa inaperçu. Laurent Hénot, s’éclipsa entre-temps. Son fils Albert fut contraint de partir à sa recherche et de le ramener d’urgence. Il le trouva à Plobannalec d’où il était originaire mais bien évidemment Laurent ne rentra pas. Au contraire le lendemain, à un lieu de rendez-vous fixé entre eux, Albert apporta à son père des provisions et des affaires. Laurent Hénot entra ainsi dans la clandestinité pour deux ans. C’est à Saint-Evarzec qu’il se réfugia, devenant ouvrier meunier. Au bout de quelques mois il crut s’être fait oublié et commit l’imprudence de revenir. La Gestapo faillit le cueillir chez lui mais il put se cacher sur le toit de sa maison. Les perquisitions ne donnèrent rien chez Jean Le Coz, Jos Quiniou, Michel Le Goff mais les suspects étaient prévenus.

Guillaume Bodéré et Jean Baudry, dans un premier temps ne furent pas inquiétés.

Ils étaient inconnus des services de police, non fichés aux R.G. Un mois plus tard, de nouvelles perquisitions et arrestations furent à nouveau opérées à Léchiagat. Un résistant de Concarneau venu prendre les conteners avait parlé sous la torture. Guillaume réussit à se cacher mais les Allemands arrêtèrent son épouse qui séjourna en prison pendant 2 ans.

Guillaume était désormais un homme traqué vivant de cache en cache avec de faux-papiers. Ceux-ci furent obtenus par Albert Hénot au nom de Le Fur à la mairie de Plobannalec et livrés dans sa planque de Plomeur.

Jean Baudry, qu’il fut impossible de prévenir, fut cueilli à son retour de mer et emprisonné à Fresnes. Le 5 Avril 1944 il fut fusillé au Mont Valérien. Nous extrayons de sa dernière lettre ces quelques mots: « Je vous dis chères femme et enfant, je vais mourir en pensant à vous. Je te dis aussi d’avoir bon courage afin d’élever notre petite Michèle ».

Jean Désiré Larnicol réussit à s’enfuir avant l’arrivée de la police et se réfugia dans la région parisienne. Jean Le Coz ne rentra plus chez lui , se cachant chez son beau-frère Xavier Cossec. C’est pourtant là que les gendarmes du Guilvinec l’arrêtèrent, à la suite d’une indication malencontreusement donnée par son épouse; non sans s’être rebellé et bagarré contre la force publique mais celle-ci fut la plus forte. Les gendarmes oublièrent la rébellion pour ne pas aggraver son cas. En même temps, Marc Scouarnec fut épinglé. Tous deux ne furent pas livrés aux Allemands mais conduits à la prison de Mesgloaguen avant de partir au camp de Voves où des gendarmes français les surveillèrent.

Une proposition de libération leur fut offerte à condition de signer un certificat d’allégeance au Maréchal et de collaborer à l’ordre nouveau. Tous deux refusèrent. Marc Scouarnec restera interné jusqu’en août 44 tandis que Jean Le Coz et ses compagnons de baraque réussiront à s’évader et à rejoindre la Résistance locale, après avoir creusé un tunnel de150 m sous les barbelés! Inouï!

Devant cette vague d’arrestations, Michel Bolloré, S. Coïc de « L’Audacieux » se sentirent en danger. Ils pouvaient être « arraisonnés » eux-aussi à leur retour de pêche. Ils décidèrent avec le reste  de l’équipage dont Sébastien Larnicol et son père de gagner l’ Angleterre.

Arsène Coïc, responsable des jeunes résistants était lui aussi dans le collimateur de la police.

Il se savait surveillé puisque le garde-champêtre vint plusieurs fois chez lui s’assurer de sa présence à la maison. Le 13 Octobre 1942 il fut arrêté par un civil et un gendarme. Déporté à Buchenwald il put y exercer son métier de cordonnier ce qui lui sauva la vie.

« Si tu tombes.. un autre prend ta place ». Michel Le Goff, jeune instituteur poursuivit l’action entreprise par les vieux militants. Les FTP redé­marrèrent progressivement à Léchiagat. Ils furent environ une vingtaine dont Lucien et Georges Pochat, René Credou, Lucien Quideau, etc. dis­tribuant les tracts la nuit, déchirant les affiches alle­mandes ou vichyssoises et bientôt marquant les murs du V de la victoire. Les armes manquaient cruellement. Mais qu’étaient devenues celles des containers?

Les liaisons furent surtout rétablies avec les résistants de Lesconil, mission dont se chargea plusieurs fois Albert Pochat et parfois une jeune fille, C. Paubert.

Albert Hénot le futur maire de Treffiagat accomplit ainsi des actes de résistance à un âge où ses camarades jouaient encore aux gendarmes et aux voleurs, en culotte courte. Même s’il était fort pour son âge cela devait être un cas exceptionnel.


Ci-joint un article de journal du 4 août 1946 intitulé « Les marins-pêcheurs de Léchiagat dans la Résistance »

1940 – Les premiers clandestins

LES PREMIERS CLANDESTINS…

(Extrait de « Les clandestins de l’Iroise » ( tome 1 – 1940.1942)
de René Pichavant – Editions Morgane 1984)
( pages 65 à69)

Les premières évasions clandestines, c’est-à-dire à la barbe des Allemands qui, depuis quatre jours, ont pointé un canon à la sortie du port et instauré le couvre-feu, s’effectuent au Guilvinec, à la minuit du 24 au 25 juin.

Dans le café de madame Guénolé, « Au retour des thoniers « , près de la poste, Yves Frelaud, mécanicien de moteurs marins et plus spécialement du « Diésel-Loire « , a exhorté la veille son auditoire :

– « Perdez plus de temps, les jeunes! N’attendez pas qu’ils s’incrustent! J’ai une adresse en Angleterre. Vous y serez bien reçus… « 

Le discours produit son effet. Le « père » Guénolé propose son chalutier de quinze mètres avec C.L.M. de cinquante chevaux :

Kemerit hennezh evit ho dro, ma peus c’hoant !  » (Prenez-le pour votre tour, si vous avez envie.)

Le « Korrigan » est au fond de l’anse, désarmé. Marcel, le fils du patron, Louis Sinou et Léon Cosquer, ses plus proches amis, siphon­nent le carburant, au bonheur la chance dans les dragueurs également au sec, amènent le bateau sur rade lorsque la marée s’y prête et dans la nuit tard venue, le tirent sur sa chaîne au quai. Les dix-neuf complices embarquent un à un, comme des maraudeurs. Treize copains de jeunesse. deux Belges, l’un d’une vingtaine, l’autre d’une quarantaine d’années. et quatre de la « Royale  » dont Léon Berlivet, vingt-neuf ans, maître-secrétaire émigré à Groix où son père, un ancien de la 14-18, occupe l’emploi réservé de garde maritime. Rejeté de Lorient par la débâcle. il attendait, chez sa grand-mère, l’occasion de franchir le pas et, comme il ne s’en cachait pas, quelqu’un l’a prévenu de celle-ci… L’administrateur a voulu les dissuader: la nouvelle s’est trop répandue à son gré, mais son intervention n’a convaincu personne.

Aussi, désireux d’éviter les ennuis qui compromettraient sa carrière, il n’a pas sollicité le « Nachtausweis », l’autorisation spéciale des rondes de nuit. Ces messieurs de l’Occupation ne sauraient de la sorte le tenir pour responsable de ce qu’il n’aura pu officiellement contrôler.

A minuit et demi, le « Korrigan » glisse vers la baie d’Audierne. Marcel Guénolé a cédé le commandement à Raymond le Corre«  Tu connais la route, toi. Moi, j’ai l’habitude du bourrin. Je m’en charge. « 
Mévagissy est en vue après quarante heures et trois pannes. A Falmouth, un capitaine leur explique qu’un général de Gaulle a relevé le gant.
Vous avez le choix. Ou vous restez et l’on vous expédie à Londres, ou vous désirez repartir et l’on vous place dans un camp d’attente… « 
Si deux des quatre officiers-mariniers, contrits, demandent à rentrer, les quinze autres Guilvinistes – les Belges ont rejoint leurs compatriotes – optent pour la première proposition de l’alternative et se caseront à Portsmouth sur le «Courbet », glorieux cuirassé de 1915, converti en dépôt.

Léon Cosquer, quartier-maÎtre fusilier marin à la pre­mière Division de la France Libre, la célèbre 1ère D.F.L., accomplira les campagne du Tchad, de Lybie, de Tripolitaine – vingt-deux mois dans le désert, ça use -, combattra dur à El Alamein, Bardia, Tobrouk, Benghazi, courra sus à Rom­mel en Tunisie, remontera l’Italie, Garigliano, Ponte-Corvo, Rome, la Toscane, la Provence à partir de Cavalaire le 16août 1944, Hyères, Toulon, et finira par être grièvement blessé devant Belfort. Eugène Berrou, second-maÎtre torpil­leur, Raphaël Quideau, tués tous deux en Syrie, Bastien Nédélec, mort à Capetown, Émile Péron, Louis Sinou, Corentin Çossec, Fernand Coïc , Marcel Le Goff, baroude­ront tour à tour en Afrique et au Moyen-Orient. Alain Cail­lard et Léon Berlivet navigueront pour leur part sous le pavillon des Forces Navales Françaises Libres, frappé de la croix de Lorraine. Raymond Le Corre, Marcel Guénolé, Michel Baltas, dix-neuf et vingt ans, Henri Le Goff, le doyen de vingt-six ans, suivront le sort que nous allons voir .

Une demi-heure plus tôt, quinze concitoyens plus âgés – ils gravitent autour de la trentaine – ont ouvert la voie sur le « Mous­koul », nom breton du fou de Bassan, l’énigmatique oiseau de mer au regard glauque. L’ordre, pour eux, militaires, de réintégrer la caserne, quatre à quatre, avant le 25juin neuf heures, a suscité la même réaction qu’à l’île de Sein, à la différence près qu’ils sont déjà sous « l’occupation » . S’ils viennent d’échapper à la razzia sur Brest et Lanvéoc, ce n’est pas pour se rendre maintenant! Beaucoup ne raisonnent pas de la sorte qui, munis de couvertures et de vivres pour trois jours, selon les directives, feront la queue afin de recevoir leur matricule de prisonnier dans les stalags et les oflags (1 ) de Poméranie ou de Bavière.

Ils ne disposent pas de bateau. la belle affaire! En prendront un, n’importe lequel! Plusieurs. virées permettent de collecter gratis dix ­neuf bidons de gaz-oil. Les problèmes d’intendance également réso­lus, cent vingt litres d’eau, deux casiers de vin et des casse-croûtes, ils investissent le premier chalutier à flot. Il est inutilisable! Son propriétaire, précautionneux, a enlevé deux injecteurs du diésel. Ils enjambent le second à couple. Un quinze de mètres aussi mais soixante-quinze chevaux C.L.M. en état de marche.

Le vent est de nordet, la passe orientée nordet-suroît. Un orin et une bouée sur la chaîne, ils laissent dériver dans le chenal. C’est parti, le cœur en fête !
Plymouth, terminus. le commandant d’un aviso français en relâche les interpelle du haut de sa coupée :
–  » Qui est le capitaine là-dedans?  »
Quel ton !
 » Sommes quinze. N’avons pas eu le temps de tirer à la courte paille! « 
–  » Suffit! l ‘homme de barre, montez! « 
Henri Sinou obtempère et expose que, ma foi! ils ont dû faucher le bateau, les circonstances ne se prêtant pas tellement au marchan­dage car les Chleuhs les réclamaient d’urgence…
Et le  » pacha  » de piquer sa colère tricolore, de les traiter de voleurs, de les vouer au tribunal, à l’infamie :
– « Z’aurez de mes nouvelles! « 
Les Anglais, mieux au courant de la situation en France, les soustraient à sa frénésie et les hébergent au centre de triage d’ Aintree-­Racecourt, dans le faubourg de Liverpool. Ils y campent sur la pelouse du champ de courses où se disputait le « Grand National « , l’épreuve hippique d’obstacles la plus célèbre au monde.
Treize de l’équipe, que l’amertume de la bière et la fadeur du thé ont tout de suite déçus, réintègreront leurs pénates. Seuls Henri Sinou(2) et Mathieu Bargain persistent et signent leur engagement dans la dissidence.

Quelques jours après, une nouvelle évasion réussira. Sur son « Petit-Emmanuel « , un ligneur maquerautier de sept mètres à peine, Charles Bizien, du Ménez, emmènera ses deux fils, David et Mar­tial (3), Ernest, le frère d’Henri le Goff, et Vigouroux. L’équipage au complet.
Partis du Steir, ils s’en iront au milieu de la nuit sous la voûte que forme du côté de Léchiagat le brise-Iames pour les bateaux de faible dimension…

Au port voisin de Kérity-Penmarc’h, la même cause engendre un réflexe semblable. Qui, le premier, émet l’idée? Dans l’après-midi du 24 juin elle chemine en tout cas. Ils sont dix dans le complot. Le plus jeune: Lili Loussouarn, vingt ans: les doyens: Jacques Coïc et Julien Dupuis, mariés et pères de famille.

Adolphe Palud suggère d’utiliser le bateau de son père, « La Volonté de Dieu ,’. Mais celle du père s’y oppose et le fils renonce au déplacement. La pinasse de la famille Loussouarn, le » Charleston « , ne convient pas: elle n’est pas taillée pour la voile et il faudra quitter l’endroit sans moteur dont le bruit alerterait les sentinelles. Le sardi­nier d’Yves Calvez, le « Notre-Dame-du-Bon-Conseil « , vingt-neuf pieds de quille, Baudoin de vingt-deux chevaux, correspond mieux au projet. Par marée descendante, il est halé à « La Poire ». Rendez-vous à vingt-deux heures pour soutirer mille deux cent cinquante litres d’essence à la ronde. A minuit, réflexion faite, un conjuré de Saint-­Pierre, au pied du phare d’Eckmülh, abandonne la partie. Il reste huit : Jacques Coïc, patron pour la circonstance, Joseph Boissel et Lili Loussouarn, mécaniciens, Julien Dupuis, Alexandre Briec, Louis Berrou, Jean Normand, et Benjamin Drézen.
Minuit et demi, Trinquette au vent léger, ils se coulent.dans les ténèbres et derrière la barre rocheuse des Etocs, font cap au sud-ouest, Beau temps, ciel couvert, petite brise, Quatre heures, Moteur! Sept heures, L’écart paraît suffisant pour remonter au noroît. Mais le «  Notre-Dame-du-Bon-Conseil », bout à la houle, commence à pren­dre l’eau. L’étoupe manque par endroits au-dessus de la ligne de flottaison. Toute la journée, toute la nuit et la journée, la nuit sui­vantes, ils se relaient à la pompe à main, n’ayant, comme accessoires, qu’un seau et un vieux pot pour écoper. La mer demeure désespérément vide, Les sandwiches n’ont pas été prévus pour durer aussi longtemps,..

La troisième nuit accentue la fatigue et la faim. Ils pompent toujours, A l’aube du jeudi,’ un convoi se profile dans le nord . Deux avions de chasse les repèrent enfin, Il y a cinquante heures qu’ils pompent, qu’ils pompent sans arrêt, La terre émerge dans un halo de brume. Une vedette bientôt les escorte vers les îles Scilly. Au poste de police de St Marys, une femme-interprète les assaille de questions pendant vingt-quatre heures encore et ils sont transférés à Penzance. De là sur le « Goumier » à Falmouth, De là sur le « Courbet » (4).

Tous ensemble, du Guilvinec et de Penmarc’h, ils vont écrire, de leurs épreuves. de leur sang le long chapitre bigouden du courage et de l’honneur.

(1) Stalag. camp de soldats et sous-oftïciers, prisonniers de guerre. Oflag: camp d’officiers.

(2) Il appartiendra, lui aussi, à la Division de la France Libre. Son frère, plus jeune, était sur le « Korrigan ».

(3) Que l’on reverra sur la « Marie-Louise ».

(4) Julien Dupuis sera tué par un obus français de la flotte d’armistice sur le « Commandant-Duboc » devant Dakar. le 22 septembre 1940. Il deviendra « Compa­gnon de la Libération » à titre posthume, un des premiers. Lili Loussouarn mourra aux Etats-Unis en 1943, alors qu’il suivait un cours dans l’aéronavale. Alexandre Briec figurera lc 10 février 1942 parmi les disparus de la corvette « Alysse »

les_4_mousquetaires

Clandestins (suite)

(Extrait de « Les clandestins de l’Iroise » ( tome 2 – 1940.1942)
de René Pichavant – Editions Morgane 1984)
( pages 65 à69)

A la fin de septembre, Eugène Pendézec, un patron de pinasse, familier de l’endroit où « descendent » ses collègues du canot de sauvetage, formule à Yvonne une demande insolite:
«  Tu pourrais pas recevoir des potes en carafe ?  J’ai pas de place chez moi. »

Il en dit davantage. Qu’ils débarquent d’Angleterre toutes les quinzaines. Motus !
A plusieurs reprises il a croisé sur le quai un personnage aux gestes malhabiles et deviné, à la délicatesse de son visage, à une certaine raideur, qu’il n’est pas le pêcheur que son accoutrement veut faire accroire. Ils ont, à la longue, ébauché un sourire. L’homme cherche asile pour lui et les siens. Yvonne ne tergiverse pas longtemps:

«  Qu’ils viennent ! On les casera, en se serrant un peu »

lls arrivent de bon matin d’un pas sonore. Hubert Moreau, l’évadé de Beg-Meil sur L’Albatros , et des Guilvinistes en sabots: Raymond le Corre, Marcel Guénolé, Henri le Goff, Michel Baltas ( 1) avec déjà une longue histoire en commun.
Les quatre amis du  » Korrigan » entamaient le même chemin que leurs compagnons d’escapade à la « Légion de Gaulle » avant qu’elle ne s’appelât FFL, Quand le faux loup de mer débusqué par Eugène Pendézec parmi les caisses de sardines, intervint.
Celui-ci, après l’échouage à Polperro, s’était soumis au questionnaire de rigueur. Sa prouesse impressionna l’officier des renseignements qui l’invita à un somptueux dîner et lui confia, entre la poire et le pudding:
-. « Il serait intéressant que vous me relatiez ce qui se passe en France. Nous manquons d’informations fraîches et Londres, j’en suis sûr, apprécierait »

L’Intelligence Service étant preneur, il accepta, sous son égide, l’éventualité prochaine d’un retour. A l’hôtel Rubens près des bureaux où il venait de confirmer sont accord , il déjeunait le 3 juillet (2) avec une connaissance de Trez-Hir Charles le Goasguen Deux officiers français entrèrent,.L’un très grand, général de brigade efflanqué, l’autre visiblement son aide de camp. La conversation s’engagea entre voisins de restaurant. Le général de Gaulle, dont Hubert Moreau découvrait le nom en même temps que la haute silhouette aux côtés du lieutenant Geoffroy de Courcel – cette tête-là par contre ne lui semblait pas inconnue- lui apprit la création du mouvement des « Français Libres ». Son modeste P.C. était installé, vaille que vaille. à St Stephen’s House, l’immeuble en briques noirâtres d’une entreprise commerciale au bord de la Tamise, et l’une de ses préoccupations , confiat-t-il, était d’obtenir suffisamment de tenues françaises pour habiller les premiers volontaires . Échanges de bons procédés, le jeune homme lui dévoila l’objet de sa présence dans le quartier Le Général approuva
– « Je serais pourtant heureux que vous me communiquiez aussi vos observations », lui dit-il.
Les Anglo-saxons n’y virent pas d’inconvénient. à la condition expresse qu’aucune note ne fût prise qui risquât de traîner dans des tiroirs d’amateurs. Ils envisagèrent en outre le meilleur moyen de tenter l’aventure. Une vedette rapide’? Trop bruyante et peu maniable en l’état actuel de la techni­que. Le parachute? Sans comité de réception au sol, trop aléatoire. Pourquoi pas tout simplement le bateau de pêche . Il a fait ses preuves, suggéra Hubert.
Va pour le bateau! Mais il fallait des marins rompus à la manœuvre et familiers de la côte. Il s’en trouvait peut-être à l’ « Olympia » qui s’ennuyaient ferme. L’espion nouveau y dénicha un gaillard  » solide et têtu « , à pleine plus jeune que lui. Raymond Le Corre, dix-neuf ans.

Ensemble, ils fouillèrent Falmouth, à la recherche de l’embarcation adéquate. Le « Rouanez ar Peoc’h » était dis­ponible. Les îliens de Sein acceptèrent spontanémerit le rôle, le 10 juillet. Ils n’avaient pas cru nécessaire de préciser qu’ils étaient pères de familles nombreuses, totalisant vingt-six enfants à eux cinq. Bien de trop pour partager les aléas de l’expédition et les deux recruteurs, marris, reprirent leur recherche plus loin. Une pinasse douarneniste que la Marine avait délaissée après usage sans prendre la peine de lui ôter sa mitrailleuse à l’avant, son grenadier à l’arrière, ferait l’affaire. Échouée en rade, elle était sur le point de couler. L’eau noyait le moteur. Un mécanicien se fit fort de la remettre en état dans les vingt-quatre heures. Parfait. Quelques bordés avaient cédé et il convenait également de rendre au bateau son appa­rence pacifique. Sous le hangar du chantier naval jouxtant le port, Raymond le Corre, surveilla les travaux tandis que Hubert Moreau récupérait sur le « Courbet » les trois parte­naires du Guilvinec qu’il lui avait recommandés.

Leur première équipée datait du 26 juillet. Le «Petit ­Marcel» quitta Falmouth à seize heures, pavillon haut, sous un déploiement de mouchoirs qui s’agitaient sans toute la discrétion désirable. Il emmenait une réserve de deux mille litres d’essence et une barrique de vin sortie à grand peine par les écoutilles du  » Président- Théodore- Tissier » encore désarmé. (3)

Le 27 au matin, entre Ouessant et Sein, un  » Dornier  » fouineur les renifla de près. Au troisième tour au-dessus d’eux, il accéléra et, à la place de mitraille, lâcha un feu d’artifice rouge, jaune et vert pour signaler, sans doute, qu’ils se fourvoyaient au-delà de la zone permise. Le «  Rouanez ar Peoc’h » vira docilement à bâbord, le temps que l’avion s’éloi­gnât. Ce fut la seule émotion de la traversée.

Hubert Moreau avait reçu pour vague consigne de pren­dre le pouls de la population et déceler si possible les postes ennemis.

–  » Allez où vous pourrez, ramenez tous les renseigne­ments que vous pourrez, quand vous pourrez « , lui avait prescrit le brave «Oncle Tom » (Greene), adjoint au comman­dant du service spécial.

Les pêcheurs se révélèrent en l’occurrence les véritables pionniers, les initiateurs sans lesquels les choses de la clandes­tinité n’auraient pu débuter si tôt. On idéalisera tant les réseaux par la suite, à travers les seuls rapports conditionnés des chefs illustres qui ne le seraient pas tous devenus sans l’aide irremplaçable, dans l’ombre, des gens de mer à l’indé­fectible bon sens, qu’il convient de leur rendre justice enfin.
Ils choisirent leurs parages et donnèrent en prime la clef d’Yves Frelaud, « le Sésame-ouvre-toi , »…

–  » Avec lui, du cousu main. Il les encaisse pas, les Frisous! « 
Le reste en résulte.
Par un doux crachin, ils approchèrent du Guilvinec et mouillèrent à trois cents mètres de la plage de Men-Meur (la grande pierre).
–  » On s’ra bien là, estimèrent les marins. Le fond de la grève blanche est solide devant le château de Corre-bouc (4). C’est pas lui qui nous dérangera! »

Vingt-trois heures trente. Hubert Moreau laissa des ins­tructions à Marcel Guénolé, Michel Baltas, Henri le Goff: –  » Ne vous souciez pas de Raymond ni de moi. Vous vous sauvez à la moindre rumeur et de toute façon avant le jour. A quatre heures et demie, dernier carat, si nous ne sommes pas revenus. « 
–  » Reskébil !  » (Ne te fais pas de bile, de souci !)
.Et Raymond Le Corre le mena en canot dans la nuit, par marée descendante. A peine atteignaient-ils la rive qu’ils durent s’accroupir derrière un rocher en splendide érection sur le sable. Des torches s’allumaient, s’éteignaient. Des sol­dats harcelaient un homme, le pourchassaient à grands cris. Fichu guêpier! Ils rampèrent vers la mer, s’y enfoncèrent .jusqu’aux épaules pour marcher sans bruit en direction du petit mur qui borde la plage. Ils avançaient avec prudence. Le Guilviniste, à l’ouïe exercée, retint brusquement son com­mensal par le bras :
– «  Gaffe! y a un là! »
Il marchait aussi dans l’eau. Sans doute l’homme traqué, qui, les apercevant, s’immobilisa. Un prisonnier en cavale? Hubert Moreau réprima l’envie de lui souffler:
-« Suis-nous ! »
Mais ce n’était pas le moment de s’encombrer davan­tage. Ils franchirent le mur bas.
Sabots à la main, Raymond le Corre guidait la marche dans le lacis des rues et gratta les volets de sa maison derrière le port. La fenêtre s’entrouvrit à l’étage. Une voix inquiète, celle de sa mère :
– « Piou éo’! » (Qui est-ce)
– « Mé! » (Moi!)
–  » Té? Pennoz’!  » (Toi? Comment?)

Après l’effusion des retrouvailles, ils apprirent que la Kommandantur se trouvait à deux pas et qu’ils venaient d’accoster près de la villa dévolue désormais à la «  Gast » (5). Dans le jardin de ces messieurs! Un anniversaire s’y était arrosé. Une altercation s’ensuivit, car le schnaps avait échauffé les têtes, et les éclats en étaient parvenus au bourg. Elle expliquait le remue-ménage. Ainsi, l’individu en détresse qu’ils avaient failli secourir faisait partie de la bande! Par chance, il les aura confondus avec ses compagnons de beuve­rie dont il se cachait pour échapper à leur vindicte. L’aspirant surmonta sa peur rétrospective…
A la réflexion, l’intermède pouvait faciliter le retour. la débauche d’alcool devant alanguir peu à peu la garnison. Il suffisait de patienter. Les esprits finiraient pas sombrer dans un sommeil réparateur. Dans l’attente, les parents de Ray­mond fournirent des détails sur les « ausweis « , les « laissez-­passer » sur le littoral interdit, l’attitude des habitants envers l’État bucolique. Ils raflèrent les journaux truffés d’ « ach­tung », de défenses en tous genres. Le butin était appréciable.

Hubert Moreau troquait son costume de ville contre un pantalon de toile rouge et une vareuse bleue, la tenue du parfait pêcheur bigouden. Il pâlit tout à coup. Une image s’insinuait, se précisait… Le canot « made in England », cou­ché en si redoutable voisinage portait toujours sa marque d’origine vissée au cul. On ne saurait penser à tout. A Men-Meur! Vite !
Le père Le Corre essaya de l’en dissuader:
– « Le couvre-feu n’est levé qu’à cinq heures et ils surveillent sec avant! »
…S’ils butaient contre la barcasse avec sa foutue plaque anglaise, la situation serait assurément plus grave: barrage, fouille et tout et tout…
– «  Tant pis, conclut l’envoyé spécial. Je leur raconte­rai n’importe quoi; que je balade mon insomnie, que ma pendule avance. A deux, ça paraîtrait bizarre. Raymond, tu me montres le chemin de la propriété. Si je ne reviens pas tout de suite c’est que la voie était libre. Tu rentres alors chez toi tranquille, et t’arranges pour me rejoindre ce soir à dix heures chez l’ami de Beg-Meil dont je t’ai parlé. »
Le plan réussit. La garde cuvait son schnaps. La mer , elle, musait au plus loin de sa marée basse. Sans précaution aucune, il tira le canot par la drosse, sur les galets, ra-ac-ac, pour faire conscience tranquille. Marcel Guénolé, Michel Baltas, Henri le Goff s’étaient fort heureusement accordé un quart d’heure de délai supplémentaire devant le pays natal…
Mais il était grand temps de plier bagage. Bientôt des sardiniers se découpèrent dans la buée du petit matin. On s’interpellait, joyeux, d’un bord à l’autre. Rien à craindre de ces compatriotes qui à la vue des bidons en ligne sur le pont se contentèrent de prévenir:

–  » A quoi vous jouez avec toute cette ferraille à l’éta­lage? Les doryphores vont trouver ça louche parce qu’il n’y en a plus beaucoup ici, de carburant. Vous n’avez pas remar­qué ? On s’est tous remis à la voile! « 
Première leçon. Elle sera retenue.
II s’agissait d’avertir l’ami Gauchard du rendez-vous chez lui. Des Allemands barbotaient dans l’eau. D’autres s’amusaient au ballon sur la plage. Un troisième groupe auscultait le moteur d’une vedette épaulée à la petite cale de halage. Aucun ne prêta attention au « Petit-Marcel » (7) s’amarrant sur le corps-mort de 1’« Albatros », disparu le mois précédent. Hubert Moreau accosta dans l’annexe débarrassée en hâte de son extrait de naissance et, l’aviron sur l’épaule, feignit de compatir à la peine des bricoleurs aux prises avec des écrous grippés.
– .. Sprechen sie deutsch ?  » (Parlez-vous allemand ?)
– ..Nein! »
– ., Fous afez pas ein schraubenschlüssel ? comment fous dire ? Ach so!Ein cleffe englisch
Verstehen sie ? (Comprenez-vous?)

– .,Si, mein herr! Avec plaisir! « 

II revint au bateau et rapporta l’outil. Sa prompte obli­geance lui valut la sympathie générale.
La villa était à quatre cents mètres. Le faux pêcheur s’y rendit en boitant: les sabots de bois lui écorchaient les che­villes. A sa vue, madame Gauchard, réprima un cri de sur­prise. Que signifiait ce déguisement ? La fugue avait-elle tourné mal ? Non. Il était parvenu à destination, merci. Et Gauchard ? A Paris. Dommage.
Il exposa les motifs de sa réapparition. La dame se désola:

– « Mais votre pauvre gars ne pourra être là pour dix heures! Le bac de Bénodet ne fonctionne plus. Il devra effec­tuer, à pied, le tour par Quimper! A moins qu’une voiture allemande en ait pitié. Ils sont les seuls à pouvoir rouler actuellement. Ils ont aussi un poste tout près. Vous les avez vus en maillots sur le sable. Ne vous fiez pas aux apparences. Si le jour ils s’amusent comme des gamins, toutes les nuits je les entends rôder… »

Cela se compliquait singulièrement. De deux choses l’une: ou bien, se rendant compte qu’il n’arriverait pas à temps, Raymond rebroussait chemin, ou bien il essayait mal­gré tout d’atteindre Beg-Meil espérant qu’on l’y attendrait. Impossible. Un des nageurs pouvait à tout moment devenir curieux ct inspecter le bord qui regorgeait de marchandises étrangères.
– « S’il vient, vous lui direz que dans l’incertitude, nous avons dû repartir. Je le reprendrai au prochain voyage. Dans une quinzaine peut-être. D’ici là. qu’il ne bouge pas de chez lui! »

Et, boitant de plus belle, il récupéra au passage sa clé anglaise et répondit d’un large sourire aux « Danke shon », dispensés à profusion, aux courbettes de la Wehrmacht reconnaissante.

Le « Petit-Marcel » rentra au Guilvinec vers dix-neuf heures, comme d’une partie de pêche, parmi les côtiers à la queue-leu-leu et se mit à couple du chalutier le plus proche de la sortie. Après souper, laissant Henri Le Goff de quart. Hubert Moreau, Michel Baltas et Marcel Guénolé descendirent à terre, histoire de vérifier si Raymond n’était pas revenu. Ses parents ne l’avaient pas revu depuis midi. Histoire égale­ment de contacter Yves Frelaud..( 8).

Le mécanicien entendit ausculter le moteur qui fumait noir. Le couvre-feu était en vigueur lorsque tous quatre, rasant les murs, embarquèrent dans le you-you. Le bateau avait disparu! Henri le Goff lui aurait changé de place pour une cause quelconque. Ils longèrent la flottille sur deux rangs. Nulle trace. Mais à l’écart là, dans la brume, cette forme gitée… Le « Petit-Marcel  » ! L’amarre pendait à tribord, intacte. Le flot avait imperceptiblement entraîné la barque, mal retenue, à moins que quelqu’un l’eût libérée par malveil­lance ( !) sans que le gardien, dans sa couchette, ne s’en aper­çut. Elle n’avait pas subi de dégâts. L ‘arrêt s’était réalisé en douceur, à l’étale de haute mer. Sa position cependant intri­guerait les riverains au réveil. Elle ne flotterait pas avant dix heures le lendemain samedi. Et, comble d’infortune, les bateaux demeuraient tous au port le samedi !

Yves Frelaud trouva la parade. A l’aube, l’équipage armé de brosses, de seaux et d’un marteau simulait le net­toyage et les réparations que justifiaient, pour les Allemands, le bateau incliné sur la caillasse. La sentinelle qui veillait à la jetée vint contempler de près le travail sans s’étonner des fûts en ligne le long du bastingage. Elle voulût même y contribuer en débloquant l’hélice réticente. Devant l’inanité de ses efforts, elle s’excusa et reprit sa faction, le fusil à la bretelle. Mais à huit heures, le garde maritime et bien français poussa la perspicacité plus loin. Il reconnut Marcel Guénolé dans la grève et lui fit signe de monter. Hubert Moreau flaira le danger. Un chiffon à la main, l’air de l’homme qu’on dérange, il se substitua au matelot. Le fonctionnaire, tenant le guidon de sa bicyclette à la main sur le quai, bomba le torse à l’approche, insista pour connaître le motif de la comédie.

–  » Vous voyez bien. Nous nettoyons la coque et rédui­sons l’avarie! « 

–  » Allez! Allez! Une fuite dans le presse-étoupe? A d’autres! On ne me la fait pas à moi! Et d’abord, d’où vous sortez, hein, avec ce vaisseau-fantôme, sans numéro ‘! « 
–  » De Douarnenez. « 
–  » Vos papiers! « 
Le bel aspirant prit le parti de la révolte :
–  » Vous ne pourriez pas vous adresser mollo à des marins dans la mouise, non ‘! Qui vous nourrit, après tout: « 
Le pandore, désarçonné par un tel aplomb qualifié d’ou­trage dans l’exercice de ses fonctions, l’empoigna et le condui­sit, manu militari, à l’Inscription Maritime.
Hubert Moreau ne l’avait pas rudoyé sous l’empire d’une colère subite. Yves Frelaud lui avait révélé les bienveil­lantes dispositions de l’administrateur. Aussi se laissa-t-il malmener jusqu’à son bureau du premier étage, dont, se payant d’audace, il ouvrit la porte d’une main autoritaire…

–  » J’ai quelques mots , à dire à votre patron. Attendez dans le couloir s’il vous plaît! « 
… Et la porte claqua derrière lui, au nez du fonctionnaire pantois.
Aristide Québriac, petit homme aux épaules droites qui lui donnaient large carrure, la figure rubiconde, crut à l’irrup­tion, un peu tapageuse certes mais somme toute habituelle, d’un de ses commis pour une affaire courante et poursuivit la lecture des dernières statistiques officielles sans lever la tête. Le silence le surprit. Il écarta le dossier et découvrit l’intrus.
– ., Vous désirez’! »
–  » Votre flic me cherche noise…  »
– « Pourquoi? »
–  » Il réclame les papiers du bateau…  »
–  » Et alors? »

Le chef du quartier s’impatientait. Les problèmes subal­ternes ne se traitaient pas à son niveau.
–  » Nous n’avons pas eu le temps de passer à la Kom­mandatur… C’est que nous arrivons d’Angleterre et y retournons, « 

Stupeur. Il se leva, mû par un déclic, fronça les sourcils, sollicita des détails: où ? Quand ? Comment ? Son visage se détendit.
Les réponses l’avaient convaincu .Il laissa échapper :
« Enfin ! »
Et se rassit.
_ « Enfin ! J’espérais cette chance un jour ! Monsieur , si je peux vous être utile en qui que ce soit…. »
Un craquement de parquet suspendit la confidence
– Un moment !
– ….Celui d’envoyer verbaliser
« Enfin! J’espérais cette chance un jour ! Monsieur, si je puis vous être utile en quoi que ce soit… « 

Un craquement de parquet suspendit la confidence.
– (Un moment!,)
… Celui J’envoyer verbaliser ailleurs l’argousin qui ron­geait son frein dans le corridor et il conclut un prochain rendez-vous. Il communiquera des renseignements de sa compétence.
– ( Prenez ceci en attendant.  »
Un paquet de rôles d’équipage, de congés en douane, revêtus de la signature, des timbres et du cachet.
Il restait à regagner le « Petit-Marcel » que le flux avait redressé. L‘aspirant-pêcheur peinait pour traîner un chariot au bas de la cale. Un feldwebel ( Adjudant de l’armée allemande) le regardait s’évertuer.
– « Pardon. monsieur. Auriez-vous la gentillesse de m’aider? »
Le feldwebel s’éxécuta en claquant les talons – « Auf wiedersehen ! » (Au revoir !)

Quand le bateau s’éloigna, à dix heures trente , l’adminis­trateur effectuait des grands moulinets de connivence, à la fenêtre de son bureau.
Hubert Moreau rapportait une documentation pré­cieuse, la première dc la zone occupée. Lcs Britanniques le félicitèrent. Le général de Gaulle s’intéressa brièvement à ses propos . I.’amiral Muselier, ami de son père, le serra sur son coeur, le complimenta et lui interdit de récidiver, par sympa­thie pour la famille. Son chef d’état-major, le capitaine de vaisseau Moullec, lui aménagea cependant une entrevue avec le capitaine André Dewavrin, vingt-neuf ans à peine, poly­technicien et ancien professeur à Saint-Cyr, qui, au retour de Narvik via Brest, venait d’emprunter le nom d’une station de métro, Passy, pour diriger, au débotté, le deuxième bureau. Celui-ci déploya un paravent afin qu’on ne les vît pas du couloir par la porte vitrée de la petite pièce, au quatrième étage de Carlton gardens, siège désormais des F.F.L., l’écouta et, à la fin du compte rendu, lui asséna la supériorité de son âge et de son grade :
-«  Fort bien, mon jeune ami, fort bien tout ça! Mais vous n’avez aucune preuve de ce que vous avancez. Fiez-vous à ma vieille expérience! Dans ce genre de travail, il faut des preuves, toujours des preuves…  »
La tirade inattendue eut pour résultat de froisser l’amour-propre du rapporteur qui se cabra :
– « Il serait inutile, mon capitaine, d’expédier en France des gens auxquels on accorderait si peu de confiance. Je puis vous affirmer que tout s’est rigoureusement déroulé ainsi que je vous l’ai dit.  »

Les deux pouces dans le ceinturon, à la de Gaulle, dont certains, par osmose, imitaient déjà la voix et les gestes, Passy soupira:
– « Ah! Si vous aviez cambriolé une Kommandatur ou ramené des prisonniers, ce serait différent! Vous auriez dû vous astreindre à faire quelque chose de semblable!  »
On mesure là toute l’incohérence des premiers mois d’exil. Hubert Moreau se contenta de prendre congé. Réa­listes, ses employeurs de l’Intelligence Service lui préparèrent un bateau adapté à la voile, foc, trinquette, misaine, quoique moins confortable parce que plus petit… Le « Rouanez ar Peoc’h » toujours disponible! Il disposait de la même liberté de manoeuvres avec la même équipe pour un objectif plus précis: surprendre ce que les Allemands mijotaient en vue d’envahir la Grande-Bretagne. Le sous-directeur de l’arsenal de Lorient, Théry, connu à la débâcle, pourrait être d’un appréciable concours.

Le départ avait lieu au début du mois d’août. Un collègue pas très causant, qui devait opérer à Paris, l’accompagnait. Il n’était pas question de récidiver au Guilvinec. Le passage èclair avait certainement alimenté les conversations. Autre décision sage : ne plus aborder de nuit. l’expérience du Men-Meur n’avait pas été probante…Les marins prodiguèrent de nouveau leurs conseils :

–  » A Douarnenez on passerait inaperçus. Il ya plus de mouvement »

I.a ville offrait en outre l’avantage de voisiner avec Tré­boul où madame Cariou en son hôtel  » Ti-Mad  » (La bonne Maison) avait fort bien reçu Huhert et son cousin avant leur fugue. Aimable perspective. Ce sera le point de chute. I,e « Rouanez ar Pèoc’h » reprendrait douze jours plus tard les deux agents qui, dans l’intervalle, auraient rempli leurs mis­sions. Chacun de son bord. AIl right !
Ils partirent triomphalement de Falmouth sous une son­nerie de clairons que le fabuleux Jacquelin dc la Porte dcs Vaux, frais promu capitaine de corvette, fit donner à la fanfare de son aviso « Commandant-Dominé » en cours d’ar­mement. Le voyage se déroula sans anicroche. Ils entrèrent en baie au milieu d’une flottille compacte et, à quelques cen­taines de mètres de la digue, ayant tiré un bord superflu vers les falaises du Ris, observèrent le cérémonial. Quatre soldats empruntaient un canot pour aborder un thonier blanc. Les deux précédents n’avaient pas été visités. La vérification n’apparaissait pas systématique. Un sur trois. Le calcul s’avéra juste. A la marée pleine, ils gagnèrent le fond du port, s’étant organisés pour franchir le point critique à la hauteur d’un autre bateau et carguèrent, vite, les voiles. En trois coups d’aviron, dans l’annexe, ils purent atteindre ensuite le double escalier contre le quai et se fondre dans l’animation du café en face.

L ‘accueil à « Ti-Mad » , devant l’enclos de la chapelle Saint-Jean au coeur de Tréboul-Goz (du Vieux Tréboul}, fut celui attendu, discret, chaleureux. Madame Cariou comprit à demi-mot, mais ne put faire autrement :
– «  Il ne me reste qu’un petit coin de fenêtre et une bonne soupe aux choux » , s’excusa-t-elle en installant son monde à la seule table libre, près de celle où des Allemands en goguette se gobergeaient.

Le « Rouanez » s’en alla le lendemain matin, à sept heures, parmi les filets bleus des sardiniers. Son retour était prévu le 17. Hubert Moreau, en complet prince-de-galles qui lui procurait un air plus britannique que nature, se rendit à Quimper. L’ami du Trez-Hir, Charles Le Goasguen lui avait confié dans les rues de Londres l’adresse de son oncle, direc­teur des œuvres diocésaines. Le tonton Julien, chanoine cor­dial , prépara le couvert et mit une chambre à sa disposition. Les rapports s’étendirent par son entremise. Il lui désigna l’abbé Déniel, homme de bien. L ‘aumônier de l’école Saint­-BIaise à Douarnenez, après l’avoir été de l’École Navale, connaissait par là son père, le contre-amiral. L’accord fut immédiat. Il deviendra lc jalon solide, jamais soupçonné et toujours ignoré.
Un taxi mena sans retard l’élégant émissaire au Guilvi­nec. A défaut d’Aristide Québriac retenu par une réunion à Lorient, son épouse livra les renseignements sur les travaux entrepris à l’aérodrome de Pluguffan.
Raymond Le Corre qui, depuis sa longue randonnée à Beg-Meil, languissait dans sa chambre, réintégrait le bord au jour dit. L’administrateur l’avait conduit à pied d’oeuvre.
Au troisième voyage, début septembre, Henri Le Goff se chargeait de prendre livraison du courrier chez Yves Frelaud. A bicyclette, il croisa nombre de feldgendarmes en tenue d’apparat et fit part de ses craintes au mécanicien. Celui-ci passait au pays pour un fieffé collaborateur. Parce qu’il se montrait souvent en compagnie d’officiers, les gens, ignorant ce qu’il manigançait par ailleurs, lui avaient taillé une répu­tation, pas encore infamante, d’ami des Boches.

– « T’inquiète pas! Laisse ta bécane! Je m’arrange à la Kommandantur. »
II cala l’enveloppe des messages sous le capot de son automobile et, cinq minutes après, d’un clin d’oeil égrillard, annonçait au commandant de la place qu’il devait réception­ner une pièce de moteur à la gare de Quimper pour le marin, là, sur la banquette arrière.
-« Si ça vous chante de venir voir les p’tites femmes de l’Épée…  »
– « Jawolh ! Petites femmes, gut ! Gut !  »

Tout frétillant à l’imagc des trottins aux jambettes de soie qui se tortillaient avec préméditation sur le boulevard face à la préfecture et s’attablaient, jupes alléchantes, à la terrasse du grand café, le major s’installa près du chauffeur, Sa casqucttc dc gala constitua le meilleur ausweis au poste de contrôle où les feldgendarmes saluèrent bien bas.

– « Je vous récupère à quelle heure, commandant! », demanda Yves Frelaud,

– « Ach so! Deux heures petites femmes, assez peut-­être… »

–  » Si je trouve une occasion, je rentrerai plus tôt », intervint Henri le Goff pour expliquer son absence au retour.

Pour tranquille qu’elle fût, la pension dc madame Cariou nc pouvait devenir le repaire attitré . Les Allemands en appréciaient beaucoup la cuisine et finiraient par s’étonner de cette fréquentation périodique, D’autre part elle se situait trop loin du port lorsqu’il fallait marcher. Aristide Québriac y remit toutefois de nouveaux documents.

De fil en aiguille, on se retrouve donc à la » Buvette du Rosmeur  » sous le patronage d’Eugène Pondézec et d’Alexandre Guillou, autre patron-pêcheur, son inséparable. L’allure racée du chef n’intimide pas la maison.
– « Vous êtes ici chez vous, mes enfants! annonce Yvonne en essuyant la table. »
Anna, tablier aux hanches, se campe derrière le bilig, la galètière, et beurre le crêpes à souhait. EIle craint un moment de ne pouvoir satisfaire les appétits, tant les invités engloutissent à vive cadence les dentelles dc blé noir.

Repu, Hubert Moreau, qui se fait appeler Étienne, va saluer l’abbé Déniel et, par le train de neuf heures, revient, une semaine plus tard, d’une incursion à l’arsenal de Lorient. Mais pressé, mais inquiet. Il a échappé de justesse à la patrouille. Son signalement, croit-il, est diffusé. Pour tromper l’ennemi, Anna Calloc’h sort de l’armoire le pantalon trop court de son fils Paterne, une veste de son défunt mari. Affublé de la sorte, il tourne en rond, toute la journée, dans l’arrière­ -salle. Il doit filer avant le retour du  » Rouanez ar Peoc’h » ‘. Le plus tôt possible. Dans les vingt-quatre heures.

La « Sainte-Anne  » d’Eugène Pendézec se trouve malencontreu­sement en pannc. Yvonne sollicitc le patron étellois du «  Coeur-Sacré ­de-Jésus « , habitué des lieux où il cuit la soupe aux aiguillettes, la cotriade de l’équipage chaque fois qu’il vient vendre ses thons. D’ac­cord pour le soir même, à une seule condition: la promesse écrite d’indemniser les familles s’il arrivait malheur.
O la foi des coeurs purs! Car l’issue du conflit demeure pour le moins douteuse et les « alliés » , pendant longtemps encore, n’auront pas le loisir de reconnaître les leurs: ils mitrailleront le bateau le 8 août 1942, à ceceny-quatre-vingt-dix milles de Penmarc’h…
Les projets aboutissent pourtant et l’on en oublie de se taire. Les Allemands, il est vrai, ne paraissent pas imaginer que la mer puisse mener en Grande-Bretagne.
Un marin, averti par la rumeur, présente un « officier de la marine marchande  » des Sables d’Olonne qui baguenaudait dans la ville et qu’il a convié chez lui, au Port-Rhu :
-„Heman zo an den mad, kerz da gredi…  » (C’est un bon type croyez-moi.)
Le secret est devenu celui de Polichinelle.
– Je voudrais me rendre en Angleterre avec vous, monsieur et j’ai appris… »
L’inconnu est affable. Hubert Moreau consulte la carte tendue, sans pouvoir établir son authenticité. De toutes manières, il est trop tard pour l’éconduire. S’il s’agit d’un provocateur, il s’empresserait de le dénoncer…
– « Si vous y tenez , mais ne sortez plus d’ici, sous aucun prétexte, avant l’heure ! »
Ils s’en vont à minuit sur le thonier. Eugène Pendézec leur a passé l’anse d’un panier rond au coude pour parfaire la silhouette du pêcheur regagnant son bord et les précède à pas feutrés , éclaireur en chaussons.
Etienne va prévenir sa logeuse
– «  Vous ne me reverrez plus . On ne tente pas le diable impunément et je vous ai causé assez d’ennuis. Excusez-moi. Merci pour tout . Je vous enverrai mon remplaçant , car il y en aura un. L’abbé Déniel assure le relais . Mettez-vous en relation avec lui…. »

Et il s’est enfoncé dans la nuit (9)

(1) Matelot-charpentier, il sera tué sur ta corvette « Alysse » . torpillée le 8 février 1942, à 370 milles de Saint-Jean de Terre-Neuve.

(2) le jour de Mers-el-Kébir.

(3) le navire océanographique servira d’École Navale.

(4) M. Le Corre – aucune parenté avec Raymond -, mareyeur d’origine douarneniste, porte un collier de barbe. D’où le surnom.

(5) La douane militaire, garde-côte.

(6) « Revue de la France Libre » N°82 de Novembre 1955

( 7) Marcel Guénolé a proposé ce nom. en souvenir du bateau d’Yves Primot, son parent. Le petit chalutier guilviniste sur lequel il avait travaillé, avait été brûlé, sa carrière terminée. Cela n’empêche pas les Allemands d’interroger sévèrement Yves Primot. I1 faut croire que de « bonnes» langues parleront après leur escale…

( 8) Yves-Marie Frélaud , né le 01.08.1898 à Nantes. Son apparente complicité avec l’occupant nazi cachait en fait un membre très actif du Réseau Jonnhy. Arrêté sur dénonciation , il est déporté depuis le Camp de Royalieu à Compiègne vers Mathausen le 13 septembre 1943. Décédé le 22 mars 1944 à Schkier (Allemagne). La rue où se trouvait son atelier de mécanique marine (spécialiste des moteurs Diesel-Loire) porte aujourd’hui son nom. Son gendre, Joseph Stéphan, membre des FFI , a été tué accidentellement sur le Front de Lorient fin 1944. Une rue de Guilvinec porte également son nom.

(9) Il fera ses classes dans la Marine, sera nommé , à compter du 1er octobre 1941 , enseigne de vaisseau de 2e classe et embarquera sur le contre-torpilleur « Léopard ».

DANS LE CIEL DE ROMAINVILLE

L’étau se resserre sur Henri Le Goff. Les langucs ont beaucoup parlé. Il devient dangereux de le recevoir et il doit, la plupart du temps, dormir dans les bosquets. Sa sœur lui annonce la mauvaise nouvelle chez la cousine de la « Joie » :

–  » Ils ont arrêté papa et garanti que si tu ne te rendais pas, on suivrait tous…  »

Le marin ne s’inquiète pas pour son père qui a laissé un bras et une jambe entre 1914 et 1918.

– « Ils n’oseront pas prendre un mutilé ! Vous, de toute façon, vous n’avez rien à voir dans tout ça ! Je suis majeur. »

L’ultimatum expire le 9 octobre. Passé cette date, Les Allemands ont promis d’appréhender toute la famille. Effectivement ce jour-là, ils viennent dans deux voitures, bloquent la rue, une mitrailleuse de chaque bord, et s’emparent de l’oncle dans la maison contiguë.

Les gens du voisinage se sont massés derrière les mitrailleuses et assistent à la scène. Henri Le Goff se trouve parmi eux. Il voit sortir sa grand-mère de quatre-vingt-deux ans, sa tante, et regarde, médusé, empoigner sa mère, sa jeune sœur de dix ans… Quelqu’un s’écrie :
– « Mais Le Goff est là! »
Les feldgendarmes ne le connaissent pas. Au porte-voix, ils avertissent :
–  » Monsieur Le Goff a encore le temps de sauver sa famille…  » Silence dans les rangs. A côté de lui, la tante de Raymond Le Corre murmure :
–  » Tu vas laisser faire ça, Henri ?  »
Il se décide.
– « Vous avez bien dit que vous relâcheriez tout le monde si le Goff se rendait?  »
– « Oui. A condition qu’il ne nous fasse pas languir !  »
– « C’est bon!  »
Et il s’est avancé.
Six mois au secret, considéré comme « un grand espion » à Angers, il répète inlassablement qu’il n’est qu’un simple pêcheur, qu’il n’a pas obtenu son certificat d’études et .jamais, au grand .jamais, n’a mis ses sabots en Angleterre. Peine perdue. On lui accorde une promenade d’un quart d’heure par jour, entre des hauts murs, en compagnie de garçons à fusiller. Matraqué, il se tait et, pour combat­tre la défaillance, compte régulièrement ses pas dans la geôlc : cinq en longueur, trois en largeur, Cinq, trois…

Il séjourne ensuite un an et demi au fort de Romainville, y rejoignant Raymond Le Corre, Marcel Guénolé, Jules Kerloc’h, ses compagnons, pensionnaires de l’établissement depuis belle lurette. Comme un trafic de « rations » est découvert à la cuisine nos quatre marins aux talents culinaires reconnus, se voient confier les postes vacants d’aides-cuistots. Suivis d’un SS, ils peuvent ainsi apporter de la nourriture dans leur casemate à ceux qu’on va exécuter, ayant pris soin de glisser dans le double fond des pots de soupe quelques ciga­rettes et des mots pour adoucir leurs derniers instants.
Ils partagent la cellule avec Julien Cain, le directeur de la Biblio­thèque Nationale qui reçoit beaucoup de colis, et le frère égyptien de Makram Pacha, premier ministre du roi Farouk, Makram Bey, versé dans le fructueux import-export à Paris et lisant dans les étoiles.
Un jour, il doivent rassembler leurs objets personnels, en consti­tuer un paquet pour expédition aux familles. Est-ce le prélude à l’exécution?

– « Non pas, les rassure Makram. Je vois que nous allons faire un grand voyage. Vous partirez tous les quatre mais ne reviendrez qu’a trois… »
Henri Le Goff, dont la santé chancelle, lui demande, inquiet, s’il a lu sa mort dans le ciel, La réponse le rassure :
– «  Pas la tienne. Tu as le temps de mourir. A quarante-deux ans. »

Ce qui lui paraît sur le moment un appréciable sursis, car il n’a pas encore atteint la trentaine et ne pèse plus trente-sept kilos…
Un an après, à Buchenwald, il revoit son astrologue, apparemment bien nourri tandis que lui dépérit toujours, et lui rappelle sa prédiction :
– « Je ne tiendrai pas jusque là! »
– « Mais si! Tu es triste aujourd’hui parce que ta femme chante dans un banquet! »

Il est dix-sept heures et tombe la pluie. Plus tard, Louise Ker­saudy, une Douarneniste dont il ignore l’existence à l’époque mais qu’il épousera par la suite, vérifiera la justesse de la prophétie en relevant la date inscrite au dos d’une photo de mariage auquel elle participait ce jour-là. Elle avait chanté au repas: « J’attendrai le jour et la nuit.. .J’attendrai ton retour. »

Après sa libération, Henri Le Goff reprendra la mer , tout d’abord à la barre du « Korrigan » revenu de Penzance. Puis, marin sur le  » Rosier fleuri « , une lame furieuse l’éjectera alors que le bateau fuyait une tempête énorme. Une autre, tout aussi déchaînée, le renverra comme un ballon. Il s’accro­chera de toute son énergie à un objet dur, sous l’eau. La chance voudra que ce soit la lisse du chalutier. Avec elle, il reviendra à la surface! Dix pêcheurs manqueront sur les quatorze de l’équipage, balayés sans retour au travers des Etocs, à deux milles du port, le jeudi 3 avril 1947 à vingt et une heure trente, par marée basse.

Henri mourra à quarante-deux ans, ainsi que Makram Bey l’avait lu dans les étoiles, au-dessus de Romainville.
.. Et effectivement les quatre copains ne reviendront « qu’à trois ».
Raymond Le Corre, gravement atteint dans sa chair sera transféré à Brest, via Paris, sous prétexte de lui faire remplir sa feuille de démobilisation, en octobre 1945, l’ad­ministration tutélaire cultive parfois l’absurde à ce point. L’épreuve physique, inutile, l’affaiblira davantage, il faudra l’hospitaliser à Bel-Air, dans Landerneau, « qu’on ne devrait pas considérer comme un sanatorium mais comme un lieu d’extermination », lui qui en revenait, écrira-t-il à son ami FFL, Clet Chevert de l’Île de Sein.

Dans une autre lettre, il louera par contre et par compa­raison, la gentillesse de l’accueil, la bonne nourriture, les conditions « chacun sa chambre, son lavabo, une salle de bains pour six, la vie familiale sans heurt, sans histoire. une infirmière et un docteur pour trente-quatre ». dans un petit hôtel de luxe. « Le Don Suisse » qui le prenait en charge à Davos Dorg, sur les hauteurs de l’Helvétie, avait transformé le
«Sans-Souci» en maison de soins et de repos.
« Si j’étais resté en France, ajoutera-t-il, amer, je serais mort à l’heure actuelle car j’avais au poumon une caverne comme un œuf qui ne cessait de s’agrandir. Ici, on a vu tout de suite de quoi il s’agissait! »
Trop tard hélas ! Tous les soins s’avéreront vains, Ray­mond Le Corre quittera sa jeune vie et ses espérances de vingt-cinq ans, le 8 octobre 1946. Dix jours plus tard, à ses obsèques au Guilvinec, Aristide Québriac, promu adminis­trateur en chef de l’Inscription Maritime, épinglera la médaille militaire sur le drapeau tricolore enrobant le cercueil… (1).

(1)  » Fait » lieutenant, il recevra également à titre posthume la croix de guerre 1939-1945. avec étoile de vermeil.  Une rue de Guilvinec porte son nom.