Femmes de fusillés, par Roland Passevant

FEMMES DE FUSILLES (extrait de « Ceux de la Torche et du « Réséda » dans l’ouvrage « Les Communistes au quotidien » de Roland PASSEVANT, Grasset, 1980)

A l’angle de la rue Marcel-Cachin et de la rue Jean-Moulin. Lisette Divanac’h, soixante-neuf ans. nous attend chez elle, en compagnie de Bernadette Cariou, soixante-quatorze ans et d’Aline De Bortoli, soixante et onze ans, trois femmes de fusillés.

Je ne suis pas près d’oublier cette rencontre. le visage de ces femmes bouleversées et revivant les épreuves comme au jour même.

Aline : « Heureusement que vous êtes venus ce matin. Ce soir. j’aurais été énervée toute la journée. Je crois encore que c’était hier. J’ai toujours envie de lutter. »

Son mari. communiste de Brest. a été fusillé à Paris, place Balard. Corentin Divanac’h, trente-neuf ans, et Etienne Cariou, quarante-deux ans, sont tombés côte à côte. le 23 juin à 22 h 20, avec Julien Faou. quarante deux ans. Ils étaient trois copains d’enfance, trois marins. Huit minutes plus tard (j’ai la photocopie de la lettre de la Feldkommandantur adressée au préfet pour signaler les exécutions), au même endroit, tombaient Albert Larzul, vingt-deux ans. Prosper Quemener. vingt ans. Armand Primot. dix huit ans, trois jeunes marins communistes. Lisette me montre la dernière lettre de son mari. Une feuille jaunie, à l’écriture au crayon usée. J’y relève trois phrases :

J’ai travaillé. depuis mon intelligence. pour le peuple. Je crois que j’ai mérité l’estime de tous mes voisins et de même mes ennemis…

… Je meurs fier de moi-même…

… c’est dur de mourir. surtout quand on s’aime…

Et la dernière lettre d’Etienne Cariou à sa femme et à sa fille, dont plusieurs passages ont été censurés. Mais quel froid courage :

Le cahier des comptes pour le bateau est dans le buffet . Tout est en ordre , les sous sont dans une botte en haut sur le buffet

Il y a le baromètre que je n’ai pas marqué, donc, c’est à voir.

Pour la maison, tout est réglé, sauf Corentin M.. à qui l’on doit tout son travail, moins 3O OOOfrancs. dont quittance est en haut

Toi, Mimi, avec qui j’ai eu tant de peines et tant de joies. sois courageuse et aie la certitude que ton père est condamné à mort pour avoir tenté de sauver la vie des autres

… Je vous embrasse une dernière fois. mais pas une larme ne coule de mes yeux… … (censuré) c’est à vous que je pense toujours. Adieu la vie. et vive la France libre !

Dessous sa signature :

Ne faites pas de grimaces à l’église. parce que je suis un honnête travailleur.

Lisette, Bernadette et Aline sont également membres du Parti.

Aline : « La Résistance, nous l’avons commencée en août 1940, sans les mots d’ordre. A Brest, certains disaient: Il faut aller en Angleterre. » Mon mari et moi, communistes, répondions : Vous ne parlez pas l’anglais, vous pouvez sauter sur les mines. Restez ici. Luttons ici, organisons la Résistance. » Nous n’étions pas résignés ». Lisette : « Je me souviens quand Corentin disait: «  La guerre d’Espagne, c’est la guerre mondiale. Munich c’est pas la paix. » Ils avaient raison! »

Bernadette: « Les communistes, ils disent les choses à l’avance. Ils savent » . . Je demande à cette dernière :

« Vous avez pu terminer de construire la maison ?

-Oui Monsieur, j’ai réussi

Je laisse trois femmes aux cheveux gris blanc, alertes, vives, révoltées.

Etrange cimetière où la mort atteint des dimensions extrêmes………

Je comprends pourquoi Raymond Cariou tenait à ce que nous passions au cimetière de Lesconil. Toutes ces tombes, taillées à Pont-l’Abbé dans les pierres marbrées des Côtes-du-Nord ou d’Afrique du Sud, donnent une impression de netteté, de richesse imprévisibles en pareil lieu. Ce n’est pas le cimetière traditionnel. On s’y croirait dans une vaste crypte des Invalides, à ciel ouvert. Si les gens d’ici aiment leur maison, ils veillent également au dernier logis. On a le culte des morts. Ce luxe des tombes atténue en même temps l’image de cimetière, dédramatise. Raymond, à voix sourde :

« Tous les jours, des gens viennent voir leurs morts. On s’assoit sur les tombes, pour leur parler. »

Les « péris en mer » sont nombreux et les victimes de juin 1944 toutes là. Sur la plupart des plaques, croisés, drapeau tricolore et drapeau rouge. Sur d’autres, en même temps, le drapeau rouge et une croix.

Raymond évoque ces morts avec sa connaissance des gens du pays.

« André Bargain, patron du Lilas Blanc, péri en mer en 1953, était à l’époque secrétaire de la section communiste.

« Pierre Daniel, communiste, fusillé le 15 juin 44, partage la tombe de son père tué au front, le 1er juillet 1918-.

« Ce monument a été élevé à la mémoire d’Alain Le Lay, brûlé à Auschwitz. »

Inscrit sur un livre de pierre: « Les communistes à leur cher. . . »

« Cette tombe est celle d’une vieille adhérente du Parti, Marie-Pochic, très active dans la grève de 1926. » L’épitaphe est en breton: « Zo kousked aman poania neus greet pad he buez peoh dezi breman. »

Raymond traduit: « Marie Pochic dort ici. Elle a lutté toute sa vie. Qu’on lui donne la paix maintenant. »

Ils ont souvent beaucoup lutté et parfois très jeunes, sont tombés dans la tempête, ou sur la Lande, dans les dunes de la Torche, à la tombée de la nuit, quand leurs chalutiers les attendaient en vain depuis des jours, dans le port de Lesconil. Étrange cimetière, où la mort atteint des dimensions extrêmes, au point d’y recréer, dans l’insolite, une certaine vie…


Visite aux BODÉRÉ (extrait de « LA TORCHE ET LE RÉSEDA »
de Roland PASSEVANT)

La rencontre avec les veuves de fusillés a fait évoquer le nom de Bodéré, un des fers de lance de la résistance à l’occupant. Il habite un hameau voisin. Tentons de l’y rencontrer. La chance nous sourit.

Guillaume et sa femme, la Marie-Jeanne, se préparaient à sortir. Raymond (1) m’avait prévenu : « Il a participé à des actions très dangereuses, risqué cent fois la mort. Pierre Brossolette, le dirigeant socialiste, est passé par le pays bigouden, de main en main, par les communistes, pour gagner l’Angleterre. Guillaume était dans le circuit. »

C’est un grand et solide marin, aujourd’hui retraité, portant bleu et casquette. Chez lui pas de signes extérieurs de ses activités de Résistance ou de militant communiste. Un petit tableau dans l’entrée: « L’asile le plus sûr, c’est le cœur d’une mère. »

Nous arrivons a 1’improviste et remuons de lointains souvenirs.

« Si on réfléchit bien, à l’époque, il n’y avait que les communistes, les gars du Parti.

« On était un triangle, avec Jean-Désiré Larnicol,  plus jeune maire de France en 1936, de Tréffiagat, à vingt-six ans, et Michel Le Goff, instituteur de Tréffiagat.

« Fin 1940, début 1941, on allait distribuer des tracts avec Jean Le Coz, prisonnier évadé. C’est lui qui m’a amené dans la Résistance, lui communiste, moi sympathisant.

– Quand es-tu devenu communiste ?

Je ne sais plus très bien, en février 1942 je crois. Je lui donnais un peu de crabes, en revenant de la mer, à Jean Le Coz, l’évadé, qui ne pouvait courir le risque d’embarquer. Un jour, je lui dis: «  Dommage que le Parti est dissous, sinon j’aurais adhéré. »

« Il me répond: .. Oh! tu sais, on existe toujours, on travaille dans la clandestinité. On ne fait pas que distribuer des tracts. et si tu veux. je prends ton adhésion. »

« J’ai dit :.. D’accord! ,.

« C’était après l’exécution de Péri et de Sampaix. Avec Jean Le Coz, on se connaissait depuis tout gosse. »

Nous sommes à la table de cuisine. Guillaume verse du cidre. La Marie-Jeanne reste debout près du fourneau mais attentive à notre discussion, Il est curieusement parti pour l’Angleterre, Guillaume. le 18 juin 1940. «C’était 24 heures avant l’arrivée des Allemands à Brest. Le Théodore Tissier, navire océanographique, nous a amenés à Southampton. Le jour de l’appel de De Gaulle !

« Nous ne l’avions pas entendu et même en Angleterre on ne nous en n’a pas parlé. Par contre, on m’a offert la nationalité anglaise. J’ai haussé les épaules et l’officier anglais a reconnu que ce n’était pas une solution.

« Fin août 1940, sur l’Aveyron, un cargo, je repars en France, à Toulon. Je vois le premier boche en gare de Mâcon et je remonte en Bretagne, pour résister.

– Quelles formes prenait la Résistance, ici ?

En dehors du travail de propagande, de diffusion de tracts, de journaux, le plus important était la récupération des armes venues d’Angleterre. Il fallait les passer à travers le filet des contrôles côtiers, vers la terre.

« Au large de Belle-lle-en-Mer, un chalutier venu d’Angleterre transférait les armes à bord de l’Audacieux, chalutier de chez nous, qui déposait les conteneurs aux Glénan, dans la ceinture de rochers.

« J’allais les chercher dans les rochers, avec Jean Baudry, qui a été fusillé au mont Valérien, début avril 1944. Nous ramions toute la nuit, car il fallait ne pas se faire repérer par les Allemands qui étaient aux Glénan. Deux à trois kilomètres à la godille

« Nous récupérions la dynamite, des crayons incendiaires, ensuite des conteneurs d’armes, et nous rentrions au port avec le chargement. Mais tous les bateaux passaient au contrôle. Nous avons connu là moult péripéties avec les Allemands, pour les Ausweiss.

« Ensuite, avec une charrette de paysan, sur le coup de midi, nous amenions les armes à la maison. »

Guillaume revit cet instant, en s’exclamant.

« La charrette semblait porter quelques casiers de pêche, légers, et le cheval soufflait.

« Je n’avais pas vu tout à fait tous les aspects du danger en faisant chez moi un dépôt d’armes. La dynamite dégage une odeur. A la maison, ça puait la dynamite

« Les Allemands sont venus la chercher, sur la dénonciation d’un résistant torturé.

« Un copain pêcheur, rencontré par hasard, alors que je rentrais, m’annonce que les Allemands encerclent ma maison.

« J’ai fait demi-tour, vécu deux mois dans les bois, puis un paysan m’a hébergé. Plus tard j’ai trouvé une planque, une maisonnette près de La Torche, et j’ai repris contact avec le Parti. »

Sa femme, elle, n’a pu échapper à l’arrestation et à l’emprisonnement. Elle a séjourné du 30 septembre 1942 au 4 août 1944 à la prison de Quimper. « Vous êtes également au Parti ?

– Non, j’ai suivi mon mari jusqu’à la prison, pas après. »

Nous évoquons d’autres souvenirs et nous nous quittons, sur un échange entre Raymond, Guillaume et Marie-Jeanne, à propos des élections. Car je me trouve à Lesconil, juste entre les deux tours des cantonales.

Folgoas, le candidat socialiste, maire de Plobannalec-Lesconil est arrivé en tête de la gauche. Depuis vingt quatre heures, je sens le déchirement. Et c’est Marie-Jeanne – elle dit « nous » en parlant du PC – qui affirme, sur un ton très dur :

« Voter Folgoas, non ! Après ce qu’ils ont fait. Ils ne valent pas mieux que Giscard. Ça fait mal au cœur ! »

Ça sent toujours la dynamite chez les Bodéré. Raymond sort en regardant la pointe de ses souliers.

 (1) Raymond CARIOU, qui a guidé Roland Passevant tout au long de son enquête dans le Pays Bigouden et notamment, à Lesconil et à Léchiagat.

Publicités